La glace sur laquelle nous cheminons est plate. Seulement çà et là se rencontrent de petits glaçons entassés par les pressions, plus rarement de larges mamelons ou d'étroites crêtes. Très certainement cette croûte cristalline ne date pas de plus d'un an. A mon grand étonnement, les plaques de «vieille glace» sont rares et isolées. Au campement, impossible de découvrir un glaçon qui ait été exposé à la chaleur de l'été, et qui, par suite, ait perdu toute trace de sel. Pour nous procurer de l'eau, nous avons dû faire fondre de la neige. Lorsque la neige n'est pas granuleuse, sa fusion produit beaucoup moins de liquide que la glace et exige plus de chaleur. Pendant l'été ou l'automne dernier, une vaste zone d'eau libre a dû s'étendre dans cette région.
29 mai.—Hier, pour la première fois, un oiseau en vue, un pétrel arctique (Procellaria glacialis).
Nous partons avec l'espoir d'en avoir terminé avec les crevasses et les canaux qui découpent la banquise. Ah bien oui! à peine en route, les apparences du ciel indiquent l'existence de nouvelles rigoles d'eau libre. Je grimpe en toute hâte au sommet d'un hummock; de là-haut le panorama est absolument décourageant. Au sud, à l'est, à l'ouest, un dédale de canaux se coupant et se recoupant dans tous les sens. Partout la glace est disloquée; suivant toutes probabilités, jusqu'à la terre François-Joseph elle doit être ainsi convulsée.
Maintenant, la banquise n'est plus formée de glace polaire massive et compacte, mais de petits glaçons. Si seulement, nous étions en mars, les froids auraient bientôt consolidé tous ces «champs» en une masse rigide. Toujours j'avais considéré comme de la dernière importance d'atteindre la terre avant la fin de mai, sachant combien la banquise serait morcelée à cette époque, alors que le thermomètre s'élève au-dessus de zéro. Hélas! mes craintes n'étaient que trop fondées. Nous sommes arrivés trop tard ou trop tôt. Dans un mois, cette masse de glace sera complètement disloquée, et à travers ses fissures on pourra naviguer en kayak. Aujourd'hui, impossible d'employer ce mode de locomotion; la «jeune glace» déchirerait les coques de nos frêles embarcations.
Dans toutes les directions la couleur du ciel annonce la présence de nappes d'eau libre. Que ne donnerais-je pas pour être là-bas! Si la banquise devient encore plus morcelée, nous devrons attendre la débâcle complète; pour cela nos provisions sont-elles suffisantes? C'est douteux.
Je suis tout à coup tiré de ces réflexions par un clapotement bruyant dans le chenal voisin. Une troupe de narvals s'ébat à côté de moi dans une heureuse insouciance. Si j'avais un harpon, je pourrais capturer un de ces cétacés.
Dans la matinée, pendant que nous peinons au milieu des canaux, passe un guillemot grylle (Uria grylle). Un peu plus loin, nous entendons des mugissements de phoques, bientôt même nous découvrons un de ces animaux; malheureusement il se tient hors de portée.
Le gibier commence à se montrer, la situation n'est donc pas désespérée! En avant coûte que coûte!
31 mai.—La glace devient de plus en plus mince.
Hier, aperçu deux phoques (Phoca fœtida), un oiseau, et rencontré les traces d'un ours et de deux oursons. Nous allons donc pouvoir nous ravitailler en viande fraîche.