Maintenant il n'y a plus à hésiter, il est absolument nécessaire d'entreprendre le radoubage des kayaks. Une fois les embarcations en état de tenir la mer, nous nous lancerons à travers les fissures de cette banquise toute crevassée.

Installés dans une partie abritée de notre île de glace, nous travaillons commodément sans sentir le moindre vent, tandis que souffle une fraîche brise du sud-ouest. Nous dînons d'un excellent ragoût chaud, un véritable régal, puis, en sybarites, nous nous prélassons dans une douce paresse. De temps à autre un repos est très agréable. Après cela au travail.

Je découds la peau de mon kayak pour exécuter les reprises; après quoi, je resserre tous les liens unissant les pièces de la carcasse. Une longue besogne; il n'y a pas moins de quarante nœuds! Ce travail achevé, le châssis de l'embarcation est aussi solide qu'au moment du départ. Une fois les deux canots remis en état, nous serons parés pour le départ, et désormais pourrons poursuivre notre route, sans crainte d'être, à chaque instant, arrêtés par une nappe d'eau ou par un large chenal. Avant peu même, nous pourrons naviguer au milieu de cette banquise disloquée. Le transport des quelques chiens survivants sera alors une source de difficultés. Aussi devrons-nous nous en séparer. Notre meute est, du reste, réduite à six animaux, et seulement pendant quatre jours encore nous pourrons les nourrir.

CANAL OUVERT A TRAVERS LA BANQUISE (JUIN 1895)

Aujourd'hui la Pentecôte! C'est, dans notre beau pays, l'été gai et riant; ici, c'est la glace, la glace éternelle. La petite Liv ira dîner chez sa grand'mère; peut-être, pour la circonstance, met-elle une nouvelle robe? Un jour viendra où je pourrai, moi aussi, l'accompagner, mais quand?

Nous travaillons toujours à la réparation des embarcations. Dans notre ardeur à la besogne, nous en oublions même de manger. Souvent, pendant vingt-quatre heures de suite, nous peinons sans une minute de repos; parfois même la journée s'écoule avant que nous ayons songé à préparer un repas.

Cette réfection des kayaks exige non seulement un grand effort, mais encore une attention soutenue. A tous les instants les plus minutieuses précautions sont nécessaires, pour ne pas couper une courroie trop vite ou pour ne pas briser une latte de bois en voulant lui donner une courbure trop forte. Nos provisions de matériel sont si restreintes! Nous fûmes récompensés de nos peines; plus tard, nous eûmes la satisfaction de constater que nos embarcations tenaient parfaitement la mer et pouvaient même affronter une tempête.

4 juin.—Avant peu, la mer sera libre ou tout au moins la banquise disloquée. La glace est très mince et très morcelée, en même temps la température s'élève. Hier, le thermomètre est monté au-dessus de zéro, et, à mesure qu'elle tombait, la neige fondait. Aujourd'hui, ciel bleu et soleil resplendissant. Un air de gaieté et de joie rayonne dans tout l'espace, et nous apporte un doux réconfort. L'illusion est si complète que je me crois à la maison, par une belle matinée d'été, devant les riantes perspectives du fjord. Que seulement la mer soit bientôt dégagée et que nous puissions nous servir des kayaks, bientôt nous serons de retour.

Jusqu'ici nous avons pu manger à notre faim. Sans peser nos rations, nous n'avons cependant jamais dépassé la quantité de vivres fixée à l'avance, soit un kilogramme par jour. Désormais, cette ration devra être singulièrement réduite pour être assuré d'avoir des vivres jusqu'au bout. A déjeuner, le menu se compose, pour chacun de nous, de 36 grammes de beurre et 185 grammes de pain de gluten.