Position: par une observation au théodolite, Lat.: 82°17′,8. Long.: 61°16′,5. Comment la terre n'est-elle pas en vue! Peut-être sommes-nous plus à l'est que nous ne le croyons et la terre s'étend-elle dans l'est vers le sud, c'est la seule explication plausible. En tous cas, nous n'avons plus loin jusqu'aux premières îles de l'archipel François-Joseph.
6 juin.—Toujours au travail de la remise en état des kayaks. Demain soir, probablement, nous serons parés pour le départ. Nous n'avons plus que 2kg,293 de beurre, à 36 grammes par jour et par homme il durera encore vingt-trois jours. Ce matin, température +2°. Jamais, jusqu'ici, le thermomètre ne s'était élevé aussi haut. La neige est complètement ramollie et des gouttelettes d'eau suintent des hummocks. La nuit dernière, il est tombé une véritable pluie.
8 juin.—Après un dernier labeur consécutif de vingt-quatre heures, les kayaks sont enfin prêts. Il est véritablement curieux que nous puissions travailler aussi longtemps sans un instant de repos. A la maison, nous serions éreintés et affamés, si nous n'avions ni mangé ni soufflé pendant un aussi long laps de temps. Ici pourtant notre appétit est excellent, et nous ne connaissons pas l'insomnie. Après trois mois et demi de marche à travers la banquise, nous sommes aussi solides que le jour du départ.
La provision de pain peut durer encore trente-cinq ou quarante jours; d'ici là, espérons-le du moins, nous serons hors d'embarras. Déjà, du reste, le gibier commence à paraître. Aujourd'hui, nous nous régalons d'une pagophile blanche, la première viande fraîche que nous ayons mangée depuis longtemps. A coup sûr, elle nous semble excellente, cependant pas autant que l'on pourrait le croire après un régime aussi prolongé de conserves. C'est la meilleure preuve de la qualité de notre ordinaire.
Sous l'influence d'une fraîche brise du sud-est qui s'est levée hier, presque tous les canaux se sont fermés. Ce matin, une tourmente fait rage. Quand même, nous nous mettons en route. A notre grande joie le terrain est relativement facile. La banquise s'étend presque plate, et, sur cette surface unie, la marche devient rapide, en dépit des mauvaises conditions de la neige. Cette neige fraîche adhère aux patins et les empêche de glisser.
A 100 mètres devant soi, impossible de rien distinguer à travers ce poudroiement blanc. Nous sommes transpercés, mais qu'importe ce désagrément, nous marchons vers le but désiré. Plus loin, la route est de nouveau barrée par des canaux entourés d'un labyrinthe de crevasses et de chaînes d'hummocks. Quelques fissures, très larges, sont couvertes d'une marmelade de petits glaçons. Impossible de nous servir des kayaks au milieu de cette bouillie glaciaire; au premier coup de pagaie leur frêle coque serait percée par les aiguilles tranchantes de la glace. Heureusement, sur plusieurs points, les plaques cristallines, entassées les unes sur les autres, forment des ponts suffisamment solides pour permettre le passage de la caravane. Mais, avant de découvrir un passage, que d'allées et venues, et, pendant ce temps, l'attente n'est pas précisément agréable pour celui qui reste en arrière avec les chiens. L'infortuné doit demeurer immobile, exposé au vent et à la neige. Quand mon absence se prolonge, Johansen craint que je ne sois tombé dans quelque crevasse. Seul dans ce désert de glace, les idées les plus étranges vous passent par la tête.
Pour découvrir le terrain devant nous, je grimpe sur des hummocks; la vue de ma silhouette rassure alors pour un moment mon compagnon. Pendant une de ces attentes, Johansen remarque tout à coup un léger balancement du floe; le glaçon semble agité par une faible houle. Serions-nous dans le voisinage de la mer libre? Je n'ose le croire; déjà auparavant nous avons observé de semblables oscillations produites par la pression des blocs les uns contre les autres.
Dans la journée, croisé une piste d'ours dont la date ne peut être déterminée sur cette neige qui oblitère tout en quelques minutes. Probablement elle est d'hier, car à peine les chiens l'ont-ils flairée qu'ils veulent partir en avant. Vieille ou fraîche, n'importe. Un ours est venu jusqu'ici; peut-être allons-nous pouvoir remplir bientôt notre garde-manger qui commence à se vider.
Toute la journée, nous avançons sous des tourbillons de neige fondante. A dix heures du soir, seulement, nous nous arrêtons. Après cette pénible étape, combien nous paraît agréable notre petite tente chaude et confortable. Ce soir-là, le gratin nous paraît encore meilleur que d'habitude.
9 juin.—Nous nous épuisons en efforts surhumains. La surface de la banquise est maintenant recouverte d'une couche de neige fondante, et, dans cette bouillie glaciaire les traîneaux restent embourbés! Et toujours des canaux que nous traversons sur des glaçons en guise de bacs, et toujours de la «jeune glace» très mince (épaisseur maxima: 0m,80). Dans la journée, je n'observe que quelques vieux floes. Pendant une partie de l'étape nous cheminons sur une croûte cristalline dont la puissance ne dépasse pas 0m,30 à 0m,35. Un large bassin d'eau libre a dû exister dans ces parages et, avant peu, s'y reformera. Cette glace, recouverte d'eau, forme une véritable brouelle. Elle est constituée de floes, souvent de très faibles dimensions, serrés les uns contre les autres. Lorsqu'ils se disloqueront, nous pourrons naviguer dans toutes les directions à notre choix.