A chaque éclaircie, nous scrutons avec anxiété l'horizon. Toujours rien ne paraît. A chaque pas, cependant, nous observons des indices du voisinage de la terre et de l'eau libre. Les mouettes deviennent de plus en plus nombreuses; aujourd'hui, j'ai aperçu un guillemot nain (Mergulus alle). Le dénouement approche certainement; dans combien de temps se produira-t-il? Patience et toujours patience!

10 juin.—Les difficultés deviennent de plus en plus terribles. La glace est encore plus inégale et plus découpée que les jours précédents. L'étape n'a guère dépassé trois ou quatre milles. Si le vent du S.-E. ne nous a pas repoussés vers le nord, nous devons être vers 82°8′ ou 82°9′. Sur la couche superficielle de neige grenue, les patins glissent aisément; si par malheur ils atteignent la bouillie glaciaire sous-jacente, les traîneaux restent embourbés.

11 juin.—Quelle vie monotone que la nôtre! Les jours succèdent aux jours, les semaines aux semaines, les mois aux mois; toujours les mêmes difficultés et le même labeur incessant, un jour plus facile et le lendemain plus pénible.

Nous n'avons plus que cinq tireurs, trois à mon véhicule, deux à celui de Johansen. Si avant trois jours nous n'avons pu nous ravitailler, nous ne pourrons plus les nourrir.

Toujours nous espérons atteindre la fin de cette terrible banquise et toujours nous ne voyons qu'un monotone panorama de glace infinie. Aucune terre, aucun bassin d'eau libre! Pourtant nous devons être à la même latitude que le cap Fligely, ou, en mettant les choses au pire, à quelques minutes plus au nord. Nous ne savons où nous sommes et nous ignorons quand cette situation prendra fin et… nos provisions diminuent de jour en jour. L'un après l'autre, nos derniers chiens doivent être sacrifiés. Bientôt la marche deviendra complètement impossible sur cette neige détrempée. Les chiens enfoncent à chaque pas et nous pataugeons jusqu'aux genoux. Parfois, nous éprouvons un moment de défaillance devant d'inextricables dédales de canaux et d'amoncellements de blocs à travers lesquels toute route semble, au premier abord, impossible. Quand même, il faut avancer, le salut est à ce prix.

Dans notre détresse, la moindre chose suffit à nous rendre un peu d'espoir. Hier, la rencontre d'une petite morue (Gadus polaris) dans une nappe d'eau nous a réconfortés. Cette mer est poissonneuse; nous ne courons donc pas le risque de mourir de faim.

13 juin.—Toujours la même banquise convulsée et le même temps abominable. A chaque pas, la couche de neige superficielle cède sous le poids des traîneaux, et les véhicules restent embourbés pendant que les chiens barbotent impuissants. Encore de larges fissures de très mauvaise apparence. Nous poussons en travers des glaçons pour former une sorte de pont. Au moment d'effectuer le passage, un ouragan se déchaîne et détruit notre ouvrage. Impossible de voir à deux pas devant soi à travers les tourbillons de neige chassés par la tourmente. Il faut nous résoudre à camper. Quatre heures de marche terrible. Distance parcourue: un mille. C'est à désespérer.

13 juin.—Je pars en avant. Johansen amène ensuite mon traîneau, puis le sien. Une fois le terrain reconnu sur une certaine distance, je retourne en arrière chercher mon véhicule, pour repartir ensuite à la découverte. Toute la journée nous recommençons cette longue et pénible manœuvre. Si nous ne marchons pas rapidement, au moins nous avançons; c'est déjà quelque chose. La banquise est maintenant toute hérissée d'hummocks et toute déchirée de canaux remplis de petits fragments de glace. Nulle part la moindre surface plane; rien qu'une masse de débris entassés dans un désordre effrayant. C'est, ma parole, à désespérer. Partout la route est fermée; il semble véritablement que nous soyons définitivement bloqués. Impossible de lancer les kayaks; sur ces nappes encombrées d'aiguilles de glaçons, leurs coques seraient immédiatement percées. Lorsque du haut d'un monticule j'examine l'horizon, toujours je me pose les mêmes questions: Nos provisions sont-elles suffisantes pour attendre la fusion de la neige et la dislocation de la banquise, et aurons-nous des chances de trouver suffisamment de gibier pour subsister jusque-là?

L'étape n'est que de deux milles.

14 juin.—Il y a trois mois que nous avons quitté le Fram, juste le quart d'une année. Depuis cette date, nous errons sur la banquise polaire. Quand arriverons-nous au terme de nos tribulations? Nul ne le sait.