Dans la matinée, une saute de vent au nord-est détermine une baisse de la température. Sur la nappe verglassée, le traînage devient facile. Malheureusement, dans la soirée, la neige recommence; toute la nuit, elle tombe et couvre la glace d'une épaisse couche absolument impraticable. Dans ces conditions, ce serait folie de se remettre en route. Nous restons donc sous la tente. Quand on ne travaille pas, on n'a pas le droit de manger. Le déjeuner est réduit au strict nécessaire; pourtant nous sommes affamés comme des loups.

Je passe la journée à reviser mes calculs d'observations. Depuis le départ, aucune erreur n'a été commise. Nous nous trouvons par 82°26′ Lat. et 57°40′ Long. Est. de Gr. Depuis le 4 juin, la dérive nous a donc poussés dans le nord-ouest. Ainsi, tous les efforts des jours précédents ont été dépensés en pure perte. A mesure que nous avancions vers le sud, au prix des plus terribles fatigues, le lent mouvement des eaux nous rejetait en arrière. Dans notre détresse, une seule espérance nous reste: cette dérive va peut-être nous porter vers des eaux libres. D'après les résultats de l'observation prise aujourd'hui, de plus en plus je doute que nous nous trouvions à l'est du cap Fligely. Probablement la première terre que nous verrons sera le Spitzberg. Nous avons probablement dépassé l'archipel François-Joseph. Si nous sommes aussi loin vers l'ouest que je le suppose, bientôt nous trouverons de larges étendues d'eau libre; il sera alors facile d'atteindre le Spitzberg, la délivrance! Mais rencontrerons-nous assez de gibier sur la route pour notre nourriture?

15 juin.—La situation devient désespérée. Impossible d'avancer sur cette neige détrempée et sur cette glace toute hérissée d'obstacles. Peut-être devrions-nous abattre nos derniers chiens pour nous en nourrir, et poursuivre notre route en halant nous-mêmes les traîneaux. Nous aurions ainsi un supplément de quinze ou vingt jours de vivres. Peut-être aussi, sommes-nous près de terre ou dans le voisinage de larges nappes d'eau libre. Le plus sage est donc de continuer.

Nous abattons deux chiens. Au départ, l'un d'eux avait les jambes comme paralysées; à chaque pas, il tombait sans pouvoir se relever.

Notre meute est réduite à trois tireurs. Néanmoins nous avançons toujours, mais au prix de quelles fatigues! Lorsque la glace est accidentée, il devient nécessaire de haler successivement chaque traîneau; par suite, le même chemin doit être parcouru trois fois. Quoiqu'il en soit, nous gagnons une petite distance vers le sud. Toujours la couleur du ciel indique l'existence de nombreuses nappes d'eau dans cette direction.

Hier soir, nous nous sommes mis en marche à dix heures et nous n'avons campé qu'à six heures ce matin. Le repas se compose d'une soupe au sang de chien, un véritable régal! Depuis plusieurs jours, j'ai supprimé le dîner, ne trouvant pas nos progrès vers le sud suffisants pour nous permettre une belle débauche.

Nous avons 148 cartouches à plomb, 195 à balle. Avec de pareilles ressources en munitions, nous pourrons nous procurer une bonne quantité de vivres. Au pis aller, si nous n'abattons que des oiseaux, 148 mouettes nous fourniront toujours une nourriture suffisante pendant quelque temps. Cette inspection de notre arsenal me réconforte, après tant de surprises désagréables. Nous pouvons certainement prolonger la lutte encore pendant trois mois; d'ici là, notre position deviendra meilleure, du moins je dois l'espérer. De plus, il est possible de prendre des mouettes avec un hameçon; enfin, en dernière ressource, nous nous nourrirons de petits crustacés marins capturés à l'aide d'un filet. Si nous ne réussissons pas à atteindre le Spitzberg avant le départ des derniers pêcheurs norvégiens, un hivernage sur cette terre sera une vie de délices comparée à celle que nous menons sur cette terrible banquise, travaillant, sans trêve ni merci, au plus rude labeur, sans jamais apercevoir le terme de tant de fatigues et de tant de dangers. A aucun prix, je ne voudrais revivre de tels jours! Nous payons chèrement la négligence commise en ne remontant pas à temps les montres. Quand même, espérons! La nuit la plus noire ne précède-t-elle pas l'aurore?

Les jours succèdent aux jours; toujours le même labeur épuisant du halage des traîneaux sur une neige détrempée. Tant d'efforts aboutissent à un faible résultat; avec cela, les vivres sont presque épuisés. Les rations des chiens, réduites au strict nécessaire, se composent seulement de quelques débris, tout juste suffisants pour les empêcher de mourir de faim. Nous sommes littéralement épuisés et affamés. Dans ces conditions, je suis résolu à tuer tout ce que nous trouverons sur notre route, même les mouettes, lorsque nous en apercevrons.

La traversée des canaux, tout remplis de fragments de glace, devient de plus en plus difficile. De vastes espaces sont couverts de petits glaçons sans résistance; à chaque instant, l'un de nous prend un bain de pied fort désagréable.

18 juin.—Une brise très fraîche s'élève de l'ouest; probablement elle rejette la banquise en arrière, vers le nord, et nous fait perdre tout le terrain gagné au prix de tant d'efforts. Allons-nous ainsi, tout l'été, dériver au gré des vents et des courants, sans jamais pouvoir sortir de cette impasse!