Torstensohn poursuivit sa victoire. Tandis qu'un de ses lieutenants, Axel Lilienstern, inquiétait la Saxe électorale, et que Kœnigsmark soumettait tout le territoire de Brême, il pénétra lui-même en Bohême, à la tête de seize mille hommes, avec quatre-vingts pièces de canon, et chercha de nouveau à transporter la guerre dans les États héréditaires d'Autriche. A cette nouvelle, Ferdinand accourut lui-même à Prague pour enflammer par sa présence le courage de ses troupes, et pouvoir, avec plus de promptitude et d'énergie, exercer son influence dans le voisinage même du théâtre de la guerre, vu qu'il lui manquait un habile général et qu'il n'y avait point d'harmonie entre les nombreux commandants. Sur son ordre, Hatzfeld rassembla toutes les forces de l'Autriche et de la Bavière; puis, contre son avis et sa volonté, le 24 février 1645, il opposa, près de Jankau ou Jankowitz, la dernière armée de l'empereur, le dernier boulevard de ses États, à l'ennemi qui s'avançait. Ferdinand se reposait sur sa cavalerie, qui comptait trois mille chevaux de plus que celle de l'ennemi, et sur la promesse de la Vierge Marie, qui lui était apparue en songe et avait annoncé une victoire certaine.

La supériorité des Impériaux n'effraya point Torstensohn, qui n'avait pas coutume de compter ses ennemis. Dès la première attaque, l'aile gauche, que Gœtz, général de la Ligue, avait engagée dans une position très-désavantageuse, entre des étangs et des bois, fut mise dans un désordre complet; le chef lui-même périt avec la plus grande partie de ses troupes, et presque toutes les munitions de l'armée furent prises. Ce début malheureux décida du sort de toute la bataille. Les Suédois, se poussant toujours en avant, s'emparèrent des hauteurs principales, et, après un sanglant combat de huit heures, après une charge furieuse de la cavalerie impériale, et la plus courageuse résistance de l'infanterie, ils furent maître du champ de bataille. Deux mille Autrichiens restèrent sur la place, et Hatzfeld lui-même fut contraint de se rendre prisonnier avec trois mille hommes. Ainsi furent perdus, dans le même jour, le meilleur général et la dernière armée de l'empereur.

Cette victoire décisive de Jankowitz ouvrait tout d'un coup à l'ennemi toutes les provinces autrichiennes. Ferdinand s'enfuit à Vienne précipitamment pour veiller à la défense de cette ville et mettre en sûreté sa personne, ses trésors et sa famille. Les Suédois victorieux ne tardèrent pas longtemps à se répandre comme un déluge dans la Moravie et l'Autriche. Après avoir conquis presque toute la Moravie, investi Brünn, occupé tous les châteaux et les villes fortes jusqu'au Danube, et emporté même la redoute élevée au Pont-du-Loup, non loin de Vienne, ils paraissent enfin à la vue de cette capitale; et le soin avec lequel ils fortifient les places conquises ne semble pas annoncer une courte visite. Après un long et funeste détour à travers toutes les provinces de l'Empire d'Allemagne, le torrent de la guerre se replie enfin vers sa source, et le tonnerre de l'artillerie suédoise rappelle aux habitants de Vienne ces boulets que les rebelles bohêmes lancèrent vingt-sept années auparavant dans le palais impérial. Le même théâtre ramène aussi les mêmes instruments d'attaque. Comme les rebelles de Bohême avaient appelé à leur secours Bethlen Gabor, Torstensohn appelle son successeur Ragotzy. Celui-ci a déjà inondé de ses troupes la haute Hongrie, et l'on craint d'un jour à l'autre sa réunion avec les Suédois. Jean-Georges de Saxe, poussé à bout par les cantonnements de ces derniers dans son pays, laissé sans secours par l'empereur, qui, après la bataille de Jankowitz, n'est pas en état de se défendre lui-même, recourt enfin au suprême et unique moyen de salut, celui de conclure avec les Suédois une trêve, qui est prolongée d'année en année jusqu'à la paix générale. L'empereur perd un ami dans le temps où un nouvel ennemi se lève contre lui aux portes de son empire, quand ses armées se fondent, quand ses alliés sont battus aux autres extrémités de l'Allemagne. Car l'armée française avait aussi effacé par une brillante campagne la honte de la défaite de Tuttlingen, et occupé sur le Rhin et en Souabe toutes les forces de la Bavière. Renforcée de nouvelles troupes, que le grand Turenne, déjà illustré par ses victoires en Italie, avait amenées de France au duc d'Enghien, elle parut, le 3 août 1644, devant Fribourg, que Mercy avait pris peu auparavant, et qu'il couvrait avec toute son armée, parfaitement retranchée. L'impétuosité de la valeur française échoua, il est vrai, contre la fermeté des Bavarois, et le duc d'Enghien dut se résoudre à la retraite, après avoir sacrifié inutilement près de six mille des siens. Mazarin versa des larmes sur cette grande perte, mais le dur Condé, qui n'était sensible qu'à la gloire, n'en prit aucun souci. «Une seule nuit de Paris, l'entendit-on dire, donne la vie à plus d'hommes que cette action n'en a tué.» Cependant cette bataille meurtrière avait tellement affaibli les Bavarois, que, bien loin de pouvoir délivrer l'Autriche accablée, ils ne purent même défendre la rive du Rhin. Spire, Worms, Mannheim se rendent; la forteresse de Philippsbourg est prise par famine, et Mayence même se hâte de désarmer le vainqueur par une prompte soumission.

Ce qui avait défendu l'Autriche et la Moravie contre les Bohêmes au commencement de la guerre les défendit cette fois encore contre Torstensohn. Ragotzy s'était avancé, il est vrai, jusqu'au Danube, dans le voisinage du camp suédois, avec ses troupes, au nombre de vingt-cinq mille hommes; mais ces bandes farouches et indisciplinées ne firent que dévaster le pays et augmenter la disette dans le camp des Suédois, au lieu de seconder par une activité bien dirigée les entreprises de Torstensohn. Le motif qui faisait entrer Ragotzy en campagne, comme auparavant Bethlen Gabor, c'était d'arracher un tribut à l'empereur, à ses sujets leur argent et leur bien; et l'un et l'autre chef s'en retournaient chez eux aussitôt qu'ils avaient atteint ce but. Ferdinand accorda au barbare, pour se débarrasser de lui, ce qu'il demandait, et, par un léger sacrifice, délivra ses États de ce redoutable ennemi.

Cependant, l'armée principale des Suédois s'était extrêmement affaiblie par un long campement devant Brünn. Torstensohn, qui la commandait lui-même, épuisa vainement, pendant quatre mois, tout son talent dans l'art des siéges; la résistance répondit à l'attaque, et le désespoir exalta le courage du commandant de Souches, transfuge suédois, qui n'avait aucun pardon à attendre. La violence des épidémies, que la disette, la malpropreté et l'usage des fruits non mûrs engendrèrent dans le camp suédois, empesté par le long séjour des troupes, et d'autre part la soudaine retraite des Transylvains, contraignirent enfin Torstensohn de lever le siége. Comme tous les passages du Danube se trouvaient occupés, que d'ailleurs son armée était déjà très-réduite par les maladies et la disette, il renonça à son entreprise sur l'Autriche et la Moravie, se contenta, pour garder une clef de ces deux provinces, de laisser des garnisons suédoises dans les châteaux qu'il avait pris, et se mit en marche pour la Bohême, où les Impériaux le suivirent sous la conduite de l'archiduc Léopold. Celles des places perdues que ce prince n'avait pas recouvrées furent, après son départ, emportées par le général impérial Bucheim, en sorte que, l'année suivante, la frontière autrichienne fut de nouveau complétement purgée d'ennemis, et que la tremblante capitale en fut quitte pour la peur. Même en Bohême et en Silésie, les Suédois ne se soutinrent qu'avec des succès très-variés, et ils parcoururent ces deux pays sans pouvoir s'y maintenir. Mais, quoique le succès de l'entreprise de Torstensohn ne répondit pas entièrement à ce que promettait son brillant début, elle eut cependant pour le parti suédois les suites les plus décisives. Par elle, le Danemark fut forcé à la paix, la Saxe à la suspension d'armes; l'empereur montra plus de condescendance dans le congrès; la France devint plus prévenante, et les Suédois eux-mêmes plus confiants et plus hardis dans leurs rapports avec ces diverses couronnes. Après s'être acquitté d'une manière si éclatante de son grand devoir, celui à qui l'on devait ces avantages se retira, couronné de lauriers, dans le silence de la vie privée, pour chercher du soulagement aux souffrances que lui causait sa maladie.

Après la retraite de Torstensohn, l'empereur se voyait, à la vérité, garanti d'une invasion ennemie du côté de la Bohême, mais un nouveau danger s'approcha bientôt des frontières autrichiennes par la Souabe et la Bavière. Turenne, qui s'était séparé de Condé, pour se tourner vers la Souabe, avait été complétement battu par Mercy, en 1645, non loin de Mergentheim, et les Bavarois vainqueurs pénétrèrent dans la Hesse sous leur vaillant général; mais le duc d'Enghien accourut aussitôt d'Alsace avec un secours considérable, Kœnigsmark de Moravie, et les Hessois du Rhin, afin de renforcer l'armée battue, et les Bavarois furent repoussés jusqu'aux extrémités de la Souabe. Ils s'arrêtèrent enfin près du village d'Allersheim, non loin de Nœrdlingen, pour défendre la frontière de la Bavière. Mais l'impétueux courage du duc d'Enghien ne se laissa effrayer par aucun obstacle. Il conduisit ses troupes contre les retranchements de l'ennemi, et il se livra une grande bataille, que l'héroïque résistance des Bavarois rendit acharnée et meurtrière entre toutes, et que la mort de l'excellent général Mercy, le sang-froid de Turenne et l'inébranlable fermeté des Hessois décidèrent à l'avantage des alliés. Mais ce second sacrifice barbare de sang humain eut peu d'influence sur la marche de la guerre et les négociations de paix. L'armée française, affaiblie par cette sanglante victoire, fut réduite plus encore par le départ des Hessois, et Léopold amena aux Bavarois des auxiliaires impériaux, en sorte que Turenne fut forcé de se replier en grande hâte vers le Rhin.

La retraite des Français permit à l'ennemi de tourner alors toutes ses forces vers la Bohême, contre les Suédois. Gustave Wrangel, qui n'était point un indigne successeur de Banner et de Torstensohn, avait obtenu, en 1646, le commandement général des troupes suédoises, qui, outre le corps de troupes légères de Kœnigsmark et les nombreuses garnisons répandues dans l'Empire, comptaient encore environ huit mille chevaux et quinze mille fantassins. Après que l'archiduc Léopold eut renforcé de douze régiments bavarois de cavalerie et de dix-huit d'infanterie son armée, qui se montait déjà à vingt-quatre mille hommes, il marcha contre Wrangel, et il espérait l'écraser par la supériorité de ses forces, avant que Kœnigsmark se joignit à lui, ou que les Français fissent une diversion. Mais Wrangel ne l'attendit pas, et courut par la haute Saxe vers le Wéser, où il prit Hœxter et Paderborn. De là il se dirigea vers la Hesse pour opérer sa jonction avec Turenne, et appela à lui, dans son camp de Wetzlar, la troupe légère de Kœnigsmark. Mais Turenne, enchaîné par les ordres de Mazarin, qui n'était pas fâché de voir mettre des bornes aux succès guerriers et à l'orgueil toujours croissant de la Suède, s'excusa sur la nécessité plus pressante de défendre les frontières néerlandaises du royaume de France, parce que les Hollandais avaient négligé cette année de faire la diversion promise. Mais, comme Wrangel continuait d'insister avec force sur sa juste demande, comme une plus longue résistance pouvait éveiller des soupçons chez les Suédois, peut-être même les disposer à une paix particulière avec l'Autriche, Turenne obtint enfin la permission désirée de renforcer l'armée suédoise.

La jonction s'opéra près de Giessen, et alors on se sentit assez fort pour tenir tête à l'ennemi. Celui-ci avait poursuivi les Suédois jusque dans la Hesse, où il voulait leur couper les vivres et empêcher leur réunion avec Turenne. Ce double projet échoua, et les Impériaux se virent alors eux-mêmes séparés du Mein, et, après la perte de leurs magasins, exposés à la plus grande disette. Wrangel profita de leur faiblesse pour exécuter une entreprise qui devait donner à la guerre une tout autre face. Il avait, lui aussi, adopté la maxime de son prédécesseur, de porter la guerre dans les États autrichiens; mais, découragé par le mauvais succès de Torstensohn, il espérait atteindre plus sûrement et plus efficacement le même but par un autre chemin. Il résolut de suivre le cours du Danube et de pénétrer à travers la Bavière jusqu'aux frontières autrichiennes. Gustave-Adolphe avait déjà formé un plan semblable, mais il n'avait pu le mettre à exécution, parce que, au milieu de sa carrière victorieuse, l'armée de Wallenstein et le danger de la Saxe l'avaient trop tôt appelé ailleurs. Le duc Bernard avait marché sur ses traces, et, plus heureux que Gustave-Adolphe, il avait déjà déployé entre l'Isar et l'Inn ses étendards triomphants; mais, lui aussi, il s'était vu forcé par le nombre et la proximité des armées ennemies de s'arrêter dans sa course héroïque et de ramener ses troupes. Ce qui n'avait pas réussi à ces deux guerriers, Wrangel espérait d'autant plus l'accomplir alors heureusement, que les troupes impériales et bavaroises étaient loin derrière lui sur la Lahn, et ne pouvaient arriver en Bavière qu'après une très-longue marche à travers la Franconie et le haut Palatinat. Il se porta rapidement sur le Danube, battit un corps bavarois près de Donawert, et passa ce fleuve, puis le Lech, sans résistance. Mais, par le siége infructueux d'Augsbourg, il donna aux Impériaux le temps de délivrer cette ville et de le repousser lui-même jusqu'à Lauingen. Lorsqu'ensuite ils eurent de nouveau tourné vers la Souabe pour éloigner la guerre des frontières bavaroises, il saisit l'occasion de passer le Lech, qui n'était plus gardé, et dont lui-même alors il barra le passage aux Impériaux. Et maintenant la Bavière était ouverte et sans défense devant lui: Français et Suédois l'inondèrent comme un flot impétueux, et le soldat se dédommagea, par les plus horribles violences, les brigandages et les extorsions, des dangers qu'il avait courus. L'arrivée des troupes impériales et bavaroises, qui exécutèrent enfin près de Thierhaupten le passage du Lech, ne fit qu'augmenter la détresse du pays, que pillèrent sans distinction les amis et les ennemis.

Alors enfin, alors chancela, pour la première fois dans le cours de cette guerre, le ferme courage de Maximilien, qui, pendant vingt-huit ans, était resté inébranlable au milieu des plus dures épreuves. Ferdinand II, son compagnon d'études à Ingolstadt et l'ami de sa jeunesse, n'était plus; à la mort de cet ami et de ce bienfaiteur s'était rompu un des plus forts liens qui avaient attaché l'électeur à l'intérêt de l'Autriche. L'habitude, l'inclination et la reconnaissance l'avaient enchaîné au père; le fils était étranger à son cœur, et la raison d'État pouvait seule le maintenir dans la fidélité envers ce prince.

Et ce fut précisément cette raison d'État que la politique française fit agir alors pour le détacher de l'alliance autrichienne et le déterminer à poser les armes. Ce n'était pas sans un grave motif que Mazarin avait imposé silence à la jalousie que lui inspirait la puissance croissante de la Suède et avait permis aux troupes françaises d'accompagner les Suédois en Bavière. Il fallait que la Bavière éprouvât toutes les horreurs de la guerre, afin que la nécessité et le désespoir surmontassent enfin la fermeté de Maximilien, et que l'empereur perdît le premier et le dernier de ses alliés. Le Brandebourg, sous son grand électeur, avait volontairement embrassé la neutralité; la Saxe y avait eu recours par contrainte; la guerre avec la France interdisait aux Espagnols toute participation à celle d'Allemagne; la paix conclue avec la Suède avait écarté le Danemark du théâtre de la guerre; un long armistice avait désarmé la Pologne. Si l'on parvenait encore à détacher l'électeur de Bavière de l'alliance autrichienne, l'empereur n'avait plus, dans toute l'Allemagne, un seul défenseur, et il se voyait livré sans appui à la merci des deux couronnes.