Paul a emporté mon no 16. J'espère que le présent ne précédera pas le no 16, quoique avec Paul l'on ne soit sûr de rien dès qu'il s'agit de promptitude.

Ma bonne Dorothée, je possède tes nos 12, 13 et 14. Je les ai reçus à la fois ce matin par le courrier hebdomadaire.

Je ne te gronde pas du contenu du premier. Tu m'aimes—et je m'en fâcherais? Tu es un peu prompte à me taxer de te dire une bêtise et je te le pardonne; mais ce que je ne te pardonne pas, c'est de te tourmenter pour rien. Que t'ai-je dit? Ce que je répéterai cent fois, à force de le sentir toujours. Je ne suis pas amoureux de toi, mais je t'aime!

Préférerais-tu le contraire? Voudrais-tu que je ne fusse pris que d'un feu follet? Que tout ce qui est vérité et évidence en moi sur ton compte ne fût qu'illusion et confiance? Préférerais-tu que j'aimasse en toi la jolie femme plus que tout toi, qui, heureusement pour toi et pour moi, renferme à la fois la plus belle âme dans une jolie enveloppe? Chaque sot, mon amie, peut être amoureux, mais il faut plus, bien plus, beaucoup plus pour savoir aimer. Or, console-toi, bonne amie, si tu aimes à l'entendre: je t'assurerai tant que tu voudras que je suis amoureux de toi et que, si je ne me contente pas de ce mot, ce n'est qu'à force de t'aimer. Comment le moins ne se trouverait-il pas dans le plus? C'est pour la première fois que j'ai été grondé par un être qui m'aime de l'aimer trop.

Je te pardonne et je t'aime; je t'excuse parce que j'ai la conviction que je ne suis pas toujours bien clair dans ce que je dis. Je me suis arrangé une langue à ma façon; je ne sens pas comme le commun des hommes; je ne puis donc guère emprunter de leur dictionnaire amoureux. Tu apprendras, à force de l'entendre, ma langue; elle sera la tienne, car tout ce qui m'appartient est à toi et que tu auras tous les jours plus la conviction que je suis ta propriété. Uses-en comme tu le voudras; tu ne risques pas de la perdre, aussi longtemps que tu la regarderas comme tienne.

Maintenant que je ne te gronde pas, gronde-toi toi-même. Dis-toi que tout doute sur mon compte est une injure pour ton ami. Dis-toi que ce n'est pas dans ses paroles que tu aurais le droit de lui trouver des torts, et que ceux-ci ne peuvent se rapporter jamais qu'à des faits; qu'en admettre la chance même, c'est le peiner, et que tout ce qui tourne en tourment pour toi devient de la peine pour lui. Mon amie, ne te tourmente pas! Si tu le faisais, il y aurait dissemblance entre nous. Je n'en connais plus d'autre chance. Je t'aime comme tu m'aimes; je suis amoureux de toi comme tu l'es de moi; ta vie est la mienne tout comme la mienne t'appartient. Le présent et l'avenir sont un bien commun à nous; le passé n'est plus rien et notre âge date de trois mois.

Bonne amie, nous avons grandi bien vite, et jamais enfants n'ont fait des progrès plus étonnants que nous.

Parmi tous les reproches que je puis me faire, ne crains pas celui que je te dise trop combien je t'aime! Je trouve la langue si pauvre, dès qu'il s'agit d'exprimer l'amour, que je n'ai jamais peur de pécher par trop d'énergie dans l'expression. Et ma confiance en toi n'est-elle pas entière? Ne te semble-t-il pas impossible que je puisse nourrir un doute sur la force de ton caractère? T'aimerais-je comme je le fais, si je n'avais eu le bonheur de rencontrer en toi tout ce qu'il me faut! Oui, mon amie, tu es ce que je veux, tout ce que j'ai jamais voulu et ce que je n'avais pas rencontré avant que je te connusse. C'est bien moi qui ai le sentiment de quiétude qui accompagne toujours le voyageur sur la bonne route; je ne tends qu'à un seul but: ce but, c'est toi. Je ne fais qu'un calcul: il a rapport à toi. Si je trouvais le mot, je t'en dirais plus encore; si tu pouvais lire dans mon cœur même, tu ne me demanderais plus jamais rien au delà de ce que tu aurais trouvé. Crois-m'en sur ma parole: l'homme qui aime aime beaucoup; ce qui dans la femme même n'est qu'irritation, est force dans l'homme.

Ton Shakespeare a senti ce qu'il disait, en mettant dans la bouche de Juliette les beaux vers que tu me cites; il n'était pourtant qu'un homme et il n'avait que le cœur d'un homme. C'est dans son propre fonds qu'il avait puisé, en les écrivant, ces vers qui t'ont fait pleurer, et pleurer à cause de moi! Mon amie, gronde-toi beaucoup.

Ce 19.