Le no 12 est passé et je commence aujourd'hui par ton no 13. Merci du peu d'élégance que tu as mis à manifester ton sentiment, qui est bien placé parce qu'il a rapport à ta conservation. Oui, bonne amie, que le trottoir soit bien sec quand tu l'essaies; ne mouille pas de jolis petits pieds qui m'appartiennent, change de bas pour moi, regarde-toi comme tout ce que j'ai de plus précieux et sois avare de mon bien! Dis-toi toujours en tout et pour tout que l'on n'a le droit d'user que de sa propriété et que le droit de mésuser n'existe pas du tout. Crois-tu que je tienne à mon bien? Que je voudrais en lâcher le moindre petit bout? A propos de bien, envoie-moi une mèche de tes cheveux.

Je t'ai parlé dernièrement de N[eumann] à propos de ta colère de ce qu'il n'était pas amoureux de moi. Aujourd'hui, tu parais un peu revenue sur son compte. Le pauvre Neumann doit avoir de notre amour par-dessus la tête! Mais il est excellent et l'un des hommes les plus sûrs que je connaisse. Il est au reste tout à fait mon élève; il a débuté dans la carrière près de moi à Paris et j'ai fait tout pour lui, car il mérite d'être bien traité. Mon amie, as-tu jamais remarqué combien son pied est grand? Je ne te cite pas ce fait comme un mérite, mais comme une curiosité.

N[eumann] court, à ce qu'il paraît, la chance des confidents de bonne mine. On va certes te le donner; je ne te dis pas de ne pas le prendre—car ce serait de trop—je ne te conseille même pas de le laisser, car je suis sûr du fait, mais je ne pourrais jamais empêcher que l'Angleterre ne vous suppose en relations intimes, si vous vous mettez sur le pied d'une correspondance télégraphique.

Mande-moi quelques détails sur St[ewart]. Que fait-il? Que lui fait-on? Que te dit-il? En un mot, parle-moi de lui. Comme il ne vient plus en Italie, ce dont je suis fâché, j'emmènerai Gordon. Je n'aurai que six ministres étrangers avec moi! Pourquoi M. le c[omte] de L[ieven] n'est-il pas du nombre?

Tu as très bien fait de remettre nos archives à N[eumann]. De toutes les précautions, c'est la moins inutile, si toutefois il en existe une qui ne le soit pas! Le portefeuille que tu auras reçu par Paul est un bon remède, pour autant qu'il n'existe point de voleurs ni de canifs. J'ai toujours vu que l'on trouve, quand l'on cherche avec esprit, et rien n'en donne comme la jalousie. Tu vas croire que j'aime la jalousie. Je ne te ferai pas le plaisir de te dire oui.

Je ne te passe pas ton sentiment pour le Grand D. C.[ [338]. Il a de l'esprit, il peut même avoir du cœur, mais la dose se fond dans une mer de défauts, des défauts as boundless as the sea[ [339] et pour le moins aussi deep[ [340]. Il est des hommes qui, s'ils n'étaient pas ce qu'ils sont, ne seraient pas comme ils sont, et qui de même s'ils n'étaient pas ce qu'ils sont, seraient si fortement confondus dans la foule que le monde ignorerait leur existence, sans qu'il en résulterait la moindre perte. Si tu savais comment je juge les habitants des régions hautes, tu me croirais tout à fait Jacobin! J'ai tant vu de faits, de choses et d'hommes; j'ai été en contact avec une si grande foule d'habitants de ces régions, que je sais ce qui en est. Je n'ai, au reste, pas eu besoin de cette expérience pour arriver à ce résultat. Jette un regard sur la société et comptes-y les hommes! Que de centaines ne faut-il pas pour en découvrir un, et combien de ces élus seraient perdus, s'ils étaient placés sur un autel, entourés du poison de l'erreur, de l'ignorance, de la bassesse et de la flatterie! J'ignore si je vaux beaucoup, j'ai même peur quelquefois de ne pas valoir trop et toujours de ne pas valoir assez. Eh bien! j'ai la conviction que si, dès mon enfance, l'on m'avait assuré que je suis admirable, je serais devenu pitoyable. Le mépris seul eût pu me sauver! Bonne amie, ne gâte pas le G[rand] D[uc]. Il y en a déjà tant qui s'en chargent! Après tout, je conçois que tu lui rendes toute la justice qu'il mérite, et tu vois que je sais qu'il y a du bon en lui.

Ce 21.

La peine que t'a faite la première lettre dans laquelle je t'ai parlé de la D[uchesse] de S[agan] me prouve que tu auras été effrayée de m'en entendre parler une seconde fois dans ma dernière lettre. Or, il est de fait qu'en t'écrivant par Paul, j'avais oublié que je te l'avais déjà nommée; ce malheur m'arrivera souvent dans notre longue correspondance. Je t'écris toujours du premier jet, sans ordre, sans calcul, sans effort. Je puise toujours dans le même fonds: ce fonds, c'est mon cœur. Ma tête n'est pour rien dans mes lettres. Aussi ne peuvent-elles avoir de valeur que pour toi. Je prends ce qui me tombe sous la main, je le couche sur le papier. Si je me répète, pardonne-le-moi.

Comment as-tu pu t'effrayer de ce que je t'ai dit sur le compte de Mme de S[agan]? Comment n'es-tu pas arrivée à ne pas confondre le remède avec le mal? Si tu as lu ma dernière lettre dans les mêmes dispositions que la première, tu auras été femme à prendre pour de l'amour ce qui n'est en moi que pitié et mépris, ce qui surtout tient trop du dernier pour pouvoir même tourner en haine! Quelle chose singulière que le cœur humain, mon amie! Comme il peut obscurcir le raisonnement, ou plutôt comme il peut le faire taire! Mais, parce que tu es comme tu es, je te dirai que Mme de S[agan] n'est pas un être vivant pour moi et qu'il (sic) ne peut même plus devenir un être de raison, vu l'excès de sa déraison. Tu vois que, sans toi, même, elle m'est et ne sera jamais pour moi qu'un objet de dégoût, malheur duquel l'on ne se sauve pas avec moi. Et toi, mon amie, pour qui te comptes-tu? Comment peux-tu croire que toi dans mon cœur puisse ne pas le remplir assez pour ne pas en exclure toute autre que toi? Bonne amie, tu me connais encore bien peu! Je me fais quelquefois illusion sur le contraire et tu me rappelles à l'ordre.

Je t'ai écrit dernièrement que, quand je rêve, je suis pendant vingt-quatre heures dans une disposition particulière et qui jamais n'est gaie. Eh bien, j'ai rêvé la nuit dernière que j'étais à Londres; je suis allé à Drury Lane et, peu après mon arrivée dans la salle, je t'ai vue arriver dans une loge vis-à-vis de la mienne. Tu m'as reconnu sur-le-champ. Ton mari était avec toi. Tu m'as fait signe de ne pas venir chez toi. J'étais avec N[eumann]. Je te l'ai envoyé, et il est venu me dire que Londres n'était autre qu'Aix-la-Chapelle et que tu n'entrevoyais pas la possibilité de me voir. J'ai alors quitté ma loge pour une autre à côté de la tienne. Tu avais à ta place un petit rideau que nous avons fait passer alternativement sur nos deux têtes pour nous parler sans être vus. Tu m'as répété ce que tu m'avais fait dire par N[eumann]. J'étais au désespoir. Le spectacle fini, j'ai été chez Lady Castlereagh; j'ai vu Milord, Verrine et Fury[ [341]; je ne t'ai pas vue. Lord C[astlereagh] m'a demandé si je ferais quelque séjour. Je lui ai dit que non, que je repartirais dans la nuit même. Il m'a demandé pourquoi j'étais venu. Je me suis réveillé en sursaut au lieu de lui répondre.