Bonne amie, cette nuit et ce rêve même n'ont point été plus décisifs que ceux à l'Hôtel de Bellevue[ [342]! Mon amie, il y a entre toi et moi de terribles séparations que mes rêves mêmes ne semblent pas pouvoir franchir! Je vois bien que, pour les abattre, il faut que toute ma tête s'en mêle, et je te réponds qu'elle ne restera pas en défaut dans le premier intérêt de ma vie!

Ce 21.

J'ai retardé mon départ d'ici de trois jours. Je ne partirai que le 27. Je veux attendre ici le courrier de Paris qui arrive le jeudi, et pouvoir répondre le vendredi. Je trouverai toujours l'Empereur à Bologne, et bien assez tôt, tout juste parce que, de Bologne à Londres, [il y a] plus de 150 lieues de plus que de Vienne! Ma fille y viendra à la même époque que moi. Elle est le bon côté de mon voyage et le seul que je lui connaisse. Tu as appris par le dernier courrier que tu auras toujours à tes ordres les mêmes moyens de correspondance avec moi qu'à présent.

Les affaires vont mal en France[ [343]; elles n'iront pas en mieux. La France est l'un des pays que je connais le plus: il n'est pas un des hommes employés ou qui pourraient l'être que je ne connaisse à fond. Le gouvernement (qui ne mérite guère ce nom) a commis faute sur faute. L'aventurier[ [344] a creusé un abîme sous les pas de ceux qu'il voulait servir de la meilleure foi du monde. C'est lui en grande partie qui a mené les choses là où elles sont: je le lui ai dit avant, pendant et depuis son intrigante existence. Avant, il a voulu faire ce qu'il n'a pas fait; pendant, il a fait ce qu'il ne devait pas faire; aujourd'hui, il ne sait que faire. Les paroles lui restent; elles ne lui manqueront jamais, mais les paroles n'ont jamais sauvé!

Mon amie, une seule heure de bonne causerie, à la suite de quelques heures de bonheur! Comme tu me comprendrais et combien tu trouverais que je puis avoir raison dans de très graves questions!

Tu me demandes dans ta dernière lettre si je connais Lord Lansdowne?[ [345] Certes, je le connais depuis longtemps et beaucoup. C'est positivement un homme d'esprit, et de cet esprit d'opposition qui seul a du fond, c'est-à-dire qui seul a assez de valeur pour pouvoir servir de base à des actions. C'est tout juste dans la distinction que je fais ici de l'esprit que se trouve la preuve que, toi, tu n'as pas cet esprit que l'on nomme vulgairement de l'opposition et qui s'use en paroles, en vaines critiques, quelquefois spirituelles et plus souvent oiseuses. Si tu étais homme, tu eusses été appelée à de hautes destinées. Avec ta tête et ton cœur, l'on va à tout, parce que l'on ne se borne pas à ergoter sur les faits d'autrui, mais que tout porte sur le besoin d'agir soi-même et de faire bien, advienne que pourra! Ton pays, mon amie, a perdu beaucoup à ce que tu ne sois pas un homme; moi, d'un autre côté, je gagne tant à ce que tu ne l'es pas que, pour la première fois de ma vie peut-être, je suis heureux du malheur de tout un empire.

Je connais également Lady Grenville[ [346]. C'est l'une des personnes que j'ai vues le plus à Londres, lors du dernier mais court séjour que j'y ai fait[ [347]. Elle a été à Paris en 1815, où je l'ai revue dans la foule. Je sais qu'elle est aimable et je suis même tenté de l'aimer beaucoup, depuis que je sais qu'elle est ton amie. Si je viens à Londres, tu me défendras d'abord de la voir, injuste personne que tu es!

Lord Lauderdale[ [348] est de mes connaissances depuis 1794, la première fois que j'étais à Londres. Depuis je l'ai vu terriblement embarrassé de sa personne, lors de sa négociation à Paris du temps du ministère de Fox. Après avoir passé sa vie à dire du bien de la Révolution française, la malheureuse opposition s'est trouvée dans le cas de traiter avec son aimable résultat. J'étais ambassadeur à Paris. Lord Lauderdale m'était adressé pour le soutenir dans sa négociation. Mon amie, j'ignore si le soutenant ne valait rien, mais je sais que je n'ai jamais rien vu ni de plus faible, ni de plus frêle en tout et pour tout, que le soutenu. Le seul mérite qu'il a eu, c'est celui de ne pas avoir rampé, malheur assez commun à tout ce qui est faible.

Pourquoi ne peux-tu me parler quasi de personne que je ne connaisse? Tu m'effraies sur mon âge et sur le temps d'une vie trop courte que j'ai usée dans les affaires. Au bout de cette vie, il me restera le souvenir d'une foule de déboires, de tourments et de peines et quelques rayons de bonheur! Crois-tu que ton image au milieu de tant de tourments me fasse du bien? Crois-tu, sens-tu, mon amie, ce que doivent être pour moi les moments où je puis aller te chercher dans le fond de mon cœur, me placer en ta présence et m'occuper de la vie en m'occupant de toi? Tu m'as demandé comment je trouve le temps de t'écrire d'aussi longues lettres? Je viens de t'en confier le secret. J'écris très vite; il me faut peu de minutes pour coucher sur le papier ce qui se passe en moi; la feuille commencée est à côté de moi: je saisis les intervalles entre d'ennuyeuses affaires ou des discussions sérieuses; j'ai recours à toi; j'y puise de la force et du bonheur. Conçois-tu ce que serait pour moi ta présence? L'heure du jour, à la suite de tant d'heures de travail, de tracas, d'ennuis, passée près de toi, causant avec toi, le bonheur de te parler raison et d'être compris, de bêtises et de te voir rire, de la plaisanterie et te la voir partagée? Mon amie, tu ne sais pas combien tu me manques et, si tu le savais, tu ne comprendrais pas encore combien tu contribuerais à mon bonheur! Rien n'est simple comme mes goûts et, par conséquent, rien n'est facile comme de les satisfaire.

De l'humeur? je n'en connais pas. De la peine? je puis en avoir, mais un mot de mon amie fait sur moi l'effet d'un rayon de soleil sur le brouillard. Ma vie se compose de peu de besoins, mais aucun n'est fait pour tourmenter ceux qui m'approchent. Demande si je suis bon mari et bon père! L'on m'a souvent jugé mal, on n'a jamais poussé la critique jusque sur ces terrains. Si tu veux savoir si un homme pourrait être bon ami, va t'informer de ce qu'il est comme fils et père. La tromperie ne porte jamais sur les rapports les plus naturels: ces rapports sont des besoins; dès qu'ils se troublent, sois sûre qu'il y a dérangement moral, et, dès qu'il existe, il porte sur tous ceux du cœur. Et comment ne serais-je heureux, pendant le peu de moments que je passe à t'écrire? Je suis sûr que tu me comprends et que peu de mots te suffisent pour que tu entendes même tout ce que je ne te dis pas, tandis que je passe le reste de ma vie occupé à dire ce que les uns ne veulent pas comprendre ou n'aiment pas entendre, ce que d'autres interprètent dans un sens qui n'est ni dans ma pensée, ni même conforme à mes paroles, ce qu'enfin d'autres comprennent et sont au désespoir de m'avoir vu concevoir avant eux ou contre eux! Crois-m'en sur parole, mon amie: ces tout derniers sont certes de mauvaises gens ou des hommes pitoyables—et il en est cent pour un méchant!