Je commence par ce qui, après ton amour, m'intéresse le plus. C'est ta grossesse[ [350]. Mon amie, tu as bien mis à profit mes leçons. Je t'ai dit que je voulais que tu fusses bien dans ton ménage. J'ignore si c'est mon conseil qui t'a rendue grosse ou si tu n'en as pas eu besoin pour le devenir. Dans tous les cas, tu l'es et que veux-tu que j'en dise? Certes pas ce que tu crains, que le fait pourrait m'empêcher d'aller te voir dans le premier moment possible. Non, mon amie, tu ne me connais pas assez, si tu as pu donner cours un seul instant à cette pensée. Je ne t'aime ni plus ni moins simple ou double. Les grossesses dans le mariage doublent ses liens, mais ne doublent pas la jouissance. Les enfants font le bonheur. Mon amie, comment voudrais-tu que je puisse t'en vouloir d'être plus heureuse? Tu veux une fille, je le comprends, car, sans ambition même, peut-on en désirer une. Dis-moi que tu es heureuse de l'idée d'être peut-être en train d'en avoir une. Le jour où elle sera venue, dis-moi que tu es heureuse de l'avoir. Et je serai heureux de ton bonheur. Tu vois que je puis, en amour comme en toute chose, m'attacher au fait sans en aimer la source. Quant à celle-ci, je te réponds que je ne l'aime pas. Si je te disais moins sur ce chapitre, tu ne me comprendrais pas; si j'en disais plus, je finirais par avoir tort à mes yeux et par conséquent aux tiens. Aussi ne t'en dis-je pas davantage.

Je te pardonne ton injuste peur relativement au pauvre Maurice[ [351], en faveur de ta propre réprimande. Quand, mon amie, seras-tu arrivée au point de ne pas t'imaginer que je puisse aimer plus d'un être au monde? Crois-tu qu'une personne telle que Léopoldine[ [352] puisse être à utiliser sans amour? J'ignore même si, avec de l'amour, elle cesserait d'être ce qu'elle est. Et moi qui suis l'être au monde le plus chaud et le plus calme, comment pourrais-tu t'imaginer que tout ce que j'ai de cœur et de sentiment puisse porter sur des foyers divers, et que mon calme ne me ferait pas sentir le ridicule de soupirer sans raison? Je n'ai jamais soupiré, je n'ai jamais fait la cour sans un but déterminé et ce but, je ne l'ai jamais trouvé que dans mon cœur. Je n'ai jamais poursuivi deux buts à la fois, car jamais je n'ai rencontré à la fois deux vœux dans mon cœur. Tout ce que je te permets de dire sur mon compte, c'est que le fait est rare. Eh bien! oui, il l'est et j'en conviens. Mais es-tu fâchée d'avoir rencontré l'homme qui n'a d'autre mérite que d'être ce qu'il est, parce que la nature a eu la charité de ne pas le faire autre?

Je désire même fortement que, dans ce monde, tu n'en rencontres pas un second de mon espèce. Il existe certes, et il en existe peut-être même plus qu'on ne croit. Je ne veux pas que tu en rencontres, car je crois que l'être qui serait comme moi te serait plus dangereux qu'un autre.

Tu vois que je ne suis ni sans amour-propre ni sans calculs dès qu'il s'agit de mon bonheur, abstraction faite même du tien. Pourquoi effectivement un autre ne satisferait-il pas ton cœur comme moi, s'il parlait, comme moi, ta langue, s'il était doué de la même identité d'idées, de volonté et de force de raison? Comment cet être ne te rendrait-il même pas plus heureuse que je ne puis te rendre, si les chaînes de fer qui nous tiennent à une aussi cruelle distance étaient remplacées par toutes les facilités du contact et par tous les charmes de l'amour bourgeois? Ma bonne D., ne va pas le chercher, cet être; contente-toi de celui que tu as trouvé; contente-t'en avec toutes les gênes, les regrets et les espérances. Tu sais ce que tu tiens: une sainte prophétesse seule pourrait être garantie de la méprise, et je ne connais pas de sainte qui ait été chercher l'amour ici-bas ou qui n'ait abandonné tous les liens terrestres avant de s'élancer dans les régions hautes!

Mes lettres, mon amie, sont de telles rapsodies, je suis tantôt si haut et si bas, je traite à la fois tant de sujets divers, je parle sur une même page si bien et si mal, que je serais honteux de les écrire à tout autre être qu'à toi. Mais tu me veux tel que je suis; tu aimes mes qualités et mes faiblesses; je ne me gêne plus; je dis tout ce que je pense, quand je le pense et tout comme je le pense. C'est à toi, mon amie, à débrouiller le chaos de mes paroles. Il ne s'étend ni sur ma tête ni sur mon cœur.

Mon médecin s'est enfin déclaré[ [353]. Il veut absolument que j'aille prendre une seconde fois Carlsbad. J'ai disputé contre ses raisons; il les a combattues par la très simple demande si je voulais me porter bien ou mal? Je ne suis pas encore décidé, je me sens tellement mieux du premier séjour que j'ai fait à ces eaux que j'emporte encore une espèce de conviction que ce mieux doit me mener de lui-même au bien. Je reste donc l'homme des circonstances et je ne prends aucun engagement pour l'été. Ce sont tes affaires qui me guideront. Tu tiens mon cœur, le médecin veut s'emparer de mon foie, les affaires ont tout droit sur ma tête.

Or, comme rien ne peut se faire avec succès sans l'intervention de la dernière, je ne veux pas décider entre le cœur et le foie, à moins d'être forcé à subordonner l'un à l'autre. Entre deux, certes, le cœur devrait l'emporter, et je puis me fier assez sur ma raison. Sans elle, t'aurais-je découvert?

Mon amie, je vais me mettre à répondre à tes lettres par le prochain numéro. Il partira dans tous les cas par le premier courrier hebdomadaire. Dussé-je même partir avant le jour ordinaire de son départ, je laisserai ici mon journal—car c'est bien un journal que les lettres que je t'écris—coupé au jour de mon départ. Tu sais que les courriers réguliers me suivront partout où je serai.

Adieu, mon amie. Ménage-toi beaucoup dans ton nouvel état. Ta grossesse peut te faire du bien, mais soigne-la. J'aime ta petite fille d'avance, mais jamais autant que sa mère.

Le courrier va partir. Aime-moi, et bats-toi, si jamais ta mauvaise tête te fait douter de mon cœur. Si toutefois tu te bats et même si tu ne le fais pas, dis-le-moi toujours.