No 18.
V[ienne] ce 28 février 1819.
Je commence avec une véritable peine cette lettre, car elle sera la dernière de Vienne. Vienne est à près de 400 lieues de Londres, mais tout finit par tourner chez moi en habitude et les habitudes en besoin. Le cours si régulier de nos communications a fait mon unique charme, depuis mon retour dans un lieu que je n'ai jamais aimé pour lui-même et que j'aime bien moins encore depuis que je t'aime. Tu vois qu'avec tout ce que ton cœur peut renfermer de jalousie, Vienne n'est et ne sera jamais ta rivale.
J'ai beaucoup relu tes dernières lettres. Je vois, mon amie, que tu as passé un mauvais moment en me faisant ton aveu. Je t'en sais gré et je trouve d'autant plus de motifs de t'assurer que tout ce que j'ai dit à ce sujet dans ma dernière lettre est puisé au fond de mon cœur. Mon amie, pourrais-je te parler et puiser d'une autre source? Mes vœux portent maintenant sur ta santé; je ne dis pas sur ta conservation, car je ne la vois pas menacée par ce qui fait vivre les femmes. Ne va pas t'imaginer qu'il suffit d'être mon amie pour mourir en couches.
La personne qui t'inspire des craintes sur ton propre compte serait morte toujours et de toute manière. Elle avait l'une de ces âmes qui ne sont pas dans leur domaine avant de s'être dégagées de leur enveloppe. Tout en elle tendait constamment à cette séparation et elle était si sûre de son fait que tous ses arrangements étaient pris bien à l'avance. L'air de la santé ne m'a jamais trompé en elle; quand elle me parlait de sa mort comme du moment le plus heureux de son existence, elle me coupait la parole et la respiration, à force que je sentais qu'elle ne pouvait ni mentir ni se tromper[ [354].
Toi, tu as l'air délicate, mais le fonds de ta santé est bon, et onze années d'interruption, loin de faire du mal, renforcent. Tu vivras, mon amie, pour le bonheur de tout ce qui t'appartient.
Ce 1er de mars.
Encore un mois, le quatrième depuis notre séparation! Ce sont quatre mois de gagnés sur elle. Mon amie, que les mois vont vite dès qu'ils se ressemblent! Je conserve d'un seul jour d'Aix-la-Chapelle plus de souvenirs que de ces quatre mois.
L'une des bizarreries les plus singulières de l'esprit humain, c'est la différence extrême qu'il trouve entre le passé et l'avenir. Le présent n'existe pas ou plutôt il a cessé dès qu'il a existé. L'avenir est long comme le passé: ses dimensions paraissent prodigieuses, et celles du passé ne paraissent rien: elles sont cependant les mêmes.