No 19.
Schottwien, ce 8 mars 1819.
Je ne t'ai pas écrit, mon amie, les deux derniers jours que j'ai passés à Vienne. Il m'est resté une si immense besogne à faire, j'ai passé les seuls moments que j'ai eus à moi avec mes enfants, et ces moments ont été bien courts, j'ai enfin été de si mauvaise humeur que j'ai placé tout mon établissement dans mon portefeuille, et c'est avec un raffinement de jouissance que je me suis dit aussi souvent qu'il m'est tombé sous les yeux: c'est là qu'est mon cœur, je le retrouverai dès que je serai rendu à moi-même!
Je suis enfin parti hier matin[ [362]. J'eusse été l'homme du monde le plus heureux si, au lieu d'aller au midi, j'avais pu aller à l'ouest. Mon amie, les quatre vents ne sont pas les mêmes pour moi.
Le temps s'est mis au beau depuis deux jours, mais il ne suffit pas d'être raccommodé avec le ciel pour l'être avec la terre. Les routes sont sans fonds de Vienne aux montagnes, c'est-à-dire pendant quatre postes. Arrivé dans le premier vallon des Alpes, j'ai trouvé la saison changée. La terre est couverte de deux pieds de neige et la route est gelée. Je couche ici au pied d'une rude montée: le Semmering forme le versant des Alpes vers le bassin de l'Autriche et la frontière de la Styrie est sur son sommet. J'ai avec moi Kaunitz[ [363] que je ramène à Rome, Floret et le médecin que j'avais à Aix-la-Chapelle. Les individus de mon département m'ont précédé en partie d'un jour et d'autres me suivent. Un voyage qui met en mouvement une quarantaine de personnes est une triste jouissance. Le seul objet de fantaisie que j'ai pris avec moi, c'est un paysagiste parfait; je l'avais envoyé il y a deux ans à Rio de Janeiro; il en est revenu l'année dernière avec quatre gros volumes de dessins magnifiques. Tu les verras un jour en gravure. Je mène ce jeune homme qui fera honneur à son pays et à son art avec moi pour lui faire voir le ciel et les beaux sites de l'Italie, je le placerai après cela pour deux années à notre Académie des beaux-arts à Rome. Je crois t'avoir déjà dit une fois que les arts font aujourd'hui le charme de ma vie, si stérile pour tout ce qui est jouissance.
J'ai sous moi les quatre Académies de Vienne, de Milan, de Venise et de Rome. J'ai le bonheur de pouvoir faire du bien à beaucoup d'artistes, et les artistes valent infiniment mieux que les savants. Ils ont ordinairement la tête un peu fêlée, mais le cœur bon. Les savants pèchent par le contraire.
Floret ne me quitte jamais; il est donc naturel qu'il soit avec moi quand je visiterai la capitale. Mon amie, j'aime Floret parce que tu lui veux du bien. Envoie-lui l'un de ces jours une jolie petite boîte écossaise. N[eumann] sait ce qu'il lui faut. Il la portera toujours et je serai charmé de lui voir prendre du tabac d'une manière un peu plus sentimentale qu'il n'a l'habitude de le faire.
J'ai quitté mes enfants et ma femme avec bien du chagrin. Tu n'as pas d'idée comme mon ménage est bon et confortable. Tous mes pauvres enfants ont pleuré tout comme ils m'aiment, c'est-à-dire bien de bon cœur. Mon fils est heureusement en pleine convalescence, et je n'ai plus une seule inquiétude sur son compte. Je vais retrouver Marie, qui arrivera deux jours avant moi à Florence. C'est le seul bon côté de mon voyage, que je fais bien à contre-cœur. Il y a dans le cœur humain un bien mauvais côté: le devoir tue le plaisir, et quand je songe à la foule des cardinaux qui vont faire partie de mes devoirs, je me sens fatigué et affadi d'avance.
Bonsoir, mon amie. Je vais prendre le thé avec ma compagnie.