Kraupath, ce 9.
Je t'écris d'un chenil laid comme son nom. La journée a été superbe; la Styrie vaut la Suisse; de hautes Alpes, de magnifiques vallons et même des femmes avec d'immenses goîtres. Ce n'est pas en Styrie que j'irai chercher mes maîtresses: aussi trêve de jalousie. Je dois cet exécrable gîte à la recommandation du prince Esterhazy père[ [364]. Il l'a couché sur son journal comme excellent: l'un de nous deux doit avoir bien mauvais goût. J'aurais passé outre, si je n'avais arrêté ici la commande de mes chevaux, et j'ai le malheur d'en avoir une quarantaine. Mon amie, il ne m'en faudrait que quatre de plus pour être bien, bien heureux!
Kraupath ne vaut pas Henry-Chapelle, et Rome ne vaudra certes pas Spa. Dans l'une de tes dernières lettres, tu t'es souvenue de la lecture que j'ai faite assis à tes pieds. Autant qu'il m'en souvient, j'ai bien peu lu. Je t'ai beaucoup regardée et nous avons passablement causé. Tu étais fatiguée de notre longue promenade; te souviens-tu que je t'ai arrangée bien décemment? Je sais chaque mot que je t'ai dit, depuis le premier que j'ai lâché après ne t'avoir rien dit pendant plus de trois semaines. C'est, entre autres, Nesselrode qui est venu un jour chez moi, et m'a demandé pourquoi je n'étais pas aimable avec toi. C'est que je ne le suis jamais trop, et moins que jamais quand je crois que l'on veut que je le sois; c'est peut-être Nesselrode qui est cause que j'ai perdu quelques semaines de ma vie. Tu sais que N[esselrode] m'aime beaucoup personnellement et d'ancienne date; il est très bon homme et je crois que tu dois lui avoir dit, à lui ou à sa femme, que tu ne me trouvais pas à ton gré. C'est ce qui aura monté sur-le-champ le petit homme. Je me flatte qu'il serait content de nous, s'il savait où nous en sommes!
Kraupath, mon amie, me ferait tourner en bêtise si j'y restais, et je ne veux pas même t'en écrire davantage.
Friesach, ce 10.
J'ai quitté la Styrie pour traverser la Carinthie. La Muhr, qui forme le vallon principal du premier de ces pays, coule sur un plateau très élevé. J'ai été enfoncé dans les neiges pendant toute la journée. Ce n'est que depuis la dernière poste que la pente s'établit vers le sud et la neige disparaît. Je vais la retrouver demain dans les hautes Alpes-Juliennes.
Mon amie, ces pays-ci sont pittoresques autant qu'on peut le désirer: il faut l'été pour les juger. C'est la dixième fois que je fais la route, et je t'assure de bien bonne foi que jamais je ne l'ai faite dans une disposition d'âme plus mauvaise. L'on prétend que l'âme ne connaît pas les distances. La mienne n'est pas de cette espèce. Le bonheur est à 400 lieues de moi, et j'ai beau vouloir me faire illusion, je sens à toute heure du jour qu'il me manque.
J'ai recueilli aujourd'hui une preuve nouvelle que la haine ne pardonne pas. En traversant la capitale de la Haute-Styrie (Judenburg), j'y ai reçu une députation de magistrats. Tous les magistrats du monde se plaignent en permanence. Le bourgmestre de J., n'ayant apparemment nul autre sujet de plainte, a accusé les souris d'abîmer les champs. «Y a-t-il longtemps que les souris font du dégât?»—«Mon Dieu, me dit le bourgmestre, c'est depuis les Français.»—«Comment, depuis les Français? Avaient-ils des souris avec eux?»—«Non, pas tout juste avec eux, mais ils ont campé dans les environs de la ville; ces coquins n'ont fait que manger du pain et ils en ont parsemé les champs; toutes les souris de la Styrie se sont établies depuis lors ici!»
Je crois que la plaie des souris n'a, depuis que le monde existe, point été expliquée ainsi. Il doit y avoir eu, du temps des Pharaons, un camp de Français en Égypte. Avec de l'esprit critique, l'on parvient à expliquer jusqu'aux miracles; tu vois que je sais tirer profit de mes voyages.
J'ai fait aujourd'hui une journée beaucoup trop petite. C'est le désespoir permanent et anticipé de Floret qui en est cause, il a prétendu que je n'arriverais jamais au delà, et il n'est pas 8 heures du soir. Pour ne pas perdre une occasion de se lamenter, Floret pleure à l'heure qu'il est de ne pas avoir commandé les chevaux plus loin. Il est à mes côtés; je lui ai dit que je t'écrivais pour l'accuser. Le voilà dans de nouvelles angoisses. Je voudrais arriver bien vite à Mantoue pour t'expédier ma lettre. Elle t'arrivera par le courrier de Paris de la semaine prochaine. Celui qui partira de Vienne demain doit te porter le bracelet. J'espère que tu le trouveras joli et surtout d'un bon usage: je veux que tu le portes toujours. Il était commandé bien avant que la mesure ne me fut parvenue. Il se trouve que je n'ai rien eu à y changer: j'ai jugé la dimension comme si j'avais pris la mesure. C'est que je te vois si bien devant moi! J'ai le bonheur de ne jamais oublier rien de ce qui m'arrive par le sens du cœur et de la vue.