Je ferais d'ici ton portrait, je crois que je ferais ton moule—tel qu'il était, mais pas tel qu'il va te convenir.
A propos de portrait, le mien est fini, à deux séances près, que Lawrence m'a demandées à Rome. Je les lui ai refusées. Il ne s'agit plus que du mollet droit, et je le lui abandonne. Il a fait le portrait de ma seconde fille, qui est véritablement charmant. Il a commencé par un dessin tout bourgeois; la tête finie à l'huile, il s'est monté à la poésie: il en a fait une Hébé avec l'aigle. Je n'aime pas beaucoup les portraits façonnés, mais Lawrence a mis tant de talent à celui de Clémentine et elle est réellement si jolie que je l'ai laissé faire. Il me tourmente pour le prendre avec lui à Londres; il voudrait l'y placer à l'exposition; je le ferai—à cause de toi[ [365].
Mme de M[etternich] dispute contre, car tu n'entres pour rien dans ses calculs. Ce sera L[awrence] qui décidera. Il prétend que c'est le plus joli tableau qu'il ait jamais fait. Je puis louer, au reste, la figure de la petite, car tout autre que moi pourrait être son père; elle n'a pas un trait de moi, rien qui me rappelle: elle est très brune avec une très belle peau, elle a les yeux quasi noirs, le nez très petit, la bouche petite, le visage ovale.
Marie me ressemble beaucoup, sans avoir un seul de mes traits, mais Clémentine ressemble à tout le monde excepté à moi. Il n'en est pas ainsi du caractère: tous mes enfants sont comme moi, et je ne puis m'empêcher souvent de rire, quand je les entends dire tout juste ce que j'aurais dit à leur place.
J'ai passé la journée d'hier à parcourir les hautes Alpes; j'ai couché à Tarvis, dernière station allemande. Les Alpes, mon amie, élèvent et affaissent l'âme; j'ignore si jamais tu les as vues et surtout si tu les as traversées, je serais tenté de dire vaincues, car, chaque pas que l'on y fait est une victoire remportée par l'homme sur la nature. Elles élèvent l'âme, car il est dans la nature de l'homme de grandir avec les objets élevés; elles affaissent par leurs masses imposantes. Rien n'est petit, ni médiocre dans les sites; les neiges ont vingt pieds d'élévation, les ruisseaux sont des torrents impétueux, les éboulements sont des chutes de montagnes, les mouvements de terre enfin sont des élévations ou des précipices à perte de vue.
La descente de Tarvis jusqu'à Resiutta est, surtout dans cette saison, l'une des choses les plus curieuses. Entre Tarvis et Pontebba, la route est glacée; les habitants roulent sur des traîneaux à la main comme les Lapons; à mesure que l'on approche de Pontebba, la neige diminue et, en moins d'une demi-lieue de distance, vous passez des frimas dans la poussière. Le village de Pontebba est coupé par un petit torrent nommé la Fella. A la Pontebba allemande (Pontafel) les maisons de paysans sont à l'allemande: petites fenêtres, toits élevés, toutes les cheminées fument. Vous traversez un pont large de 8 ou 10 toises, et vous tombez dans un village italien: toits plats, gros murs, grandes croisées, toutes ouvertes, du papier huilé aux fenêtres au lieu de vitraux, le peuple en chemise et à peine vêtu. De l'un des côtés, les habitants ne savent pas un mot d'italien, de l'autre ils n'en savent pas un d'allemand. Les Allemands sont en pelisse et gèlent, les Italiens sont en chemise et croient ne pas geler.
A un quart d'heure de Pontebba, le soleil acquiert de la force, l'herbe est en travail; à la moitié de la pente les haies bourgeonnent, les fleurs du printemps paraissent. Je t'envoie la première que j'ai trouvée éclose: c'est une petite anémone. Je te réponds que, le 12 de mars, elle est la plus haute venue dans les Alpes. Peu après, vous trouvez des ceps de vigne en espaliers; à Resiutta se trouvent les premiers mûriers.
Les glaces de ma voiture étaient gelées à 9 heures du matin; à 11 heures il a fallu baisser toutes les glaces de la voiture pour ne pas étouffer. J'avais couché à Tarvis, mourant de froid dans mon lit malgré le feu dans le poile; à Udine, j'ai dîné avec les fenêtres ouvertes.
Bonsoir, mon amie. Je vais me coucher, car j'ai fait une bien forte journée et que de nouveau j'ai froid, car je suis ici dans l'une des meilleures auberges du pays et qui a tous les charmes des maisons des Vénitiens, c'est-à-dire qu'elle est à peu près sans portes et sans fenêtres. Il n'existe pas, dans tout ce pays, une porte ou un châssis de fenêtre par lequel vous ne puissiez passer la main; il en est par lesquels vous passeriez la tête, et ce ne sont pas encore les plus mauvais.