Vérone, 13.
Je crois qu'il n'y a pas un pays au monde où l'on aille en poste comme celui-ci. La beauté des routes passe l'imagination, les chevaux et les postillons ont l'air également fous. J'ai fait, depuis 8 heures du matin jusqu'à 6 heures du soir, 40 lieues, c'est-à-dire à peu près 90 milles anglais et même plus.
J'aime beaucoup Vérone. J'y ai passé une fois quatre semaines; la ville est remplie d'antiquités romaines. Rien n'est magnifique comme l'amphithéâtre.
J'ai dîné après mon arrivée, et je sors de l'Opéra. Il est très bon. Pour à peu près un schelling d'entrée, l'on entend chanter l'une des premières chanteuses d'Italie, un bouffe excellent et un faible ténor, car il n'en existe pas un bon.
J'ai oublié de faire entrer dans le calcul de la célérité de ma course une heure que j'ai passée à Vicence, par où je ne passe jamais sans aller voir les principaux édifices construits par Palladio[ [366]: ils ressemblent à la grandeur et à la décadence de la République de Venise.
Florence, 15 mars.
Je suis arrivé au premier terme de mon voyage. J'ai trouvé ici trois de tes lettres, ma fille et le printemps dans toute sa beauté. C'est beaucoup à la fois; je serais quasi tenté de dire que c'est trop, si, en fait de jouissances pures, il pouvait exister du trop!
Tu étais sans lettres de moi par la faute du bon et lent Paul, qui, cependant, pour le coup, est moins criminel de ne pas avoir quitté Vienne plus tôt qu'il ne l'a fait. L'on n'a pas toujours pour excuse un beau-frère mourant depuis trois mois et tout à coup sauvé. Pour le coup, Paul a eu à la fois ce malheur et le bonheur d'avoir pu rester in salvis trois semaines de plus avec sa belle. Je ne dis pas avec l'objet de son affection, car il y a, de part et d'autre, plus de matériel que de sentiment dans la conjonction.
Tu es un peu comme les enfants: tu pleures un jour et tu ris l'autre, tu te peines pour te défâcher, tu es bonne toujours: un mot te remet. Je crois qu'une légère tape te corrigerait pour longtemps. Ma bonne amie, reste comme tu es: ne change pas, car je t'aime tout comme tu es et, en fait de sentiment, le mieux est positivement l'ennemi du bien. L'amour a de commun avec la santé qu'il n'est pas dans la nature d'aimer plus qu'on ne fait, tout comme l'on ne peut se porter mieux que bien. Et comment pourrais-tu admettre que je puisse t'aimer moins, parce que plus d'objets me distraient? Comment ce qui m'entoure, ce qui est hors de moi, pourrait-il déplacer ce qui remplit mon âme? Mon amie, tu as raison de dire que rien n'est extraordinaire comme le rapport qui existe entre nous. Mais n'existe-t-il pas? Le fait est-il constant? Pourquoi l'expliquer dès qu'il existe? Mon amie, la seule théorie que je me permets sur notre compte, c'est le chagrin que nous soyons séparés, que je ne puisse pas te donner tout ce que veut mon cœur, de ne pas être près de toi, comme 600.000 Anglais se trouvent à côté de 600.000 Anglaises dans la bonne ville de Londres. Cette théorie est elle-même un fait, triste, pénible, affreux, placé hors de notre volonté et, comme tel, l'un des plus cruels à mes yeux. Je crois que chaque jour doit ajouter à ta conviction que je suis un homme d'une trempe différente de celle de la plupart de mes confrères en humanité. Mais tu m'aimes tel que je suis, et j'en suis pour le moins aussi étonné que charmé et heureux. Ne crains rien, je t'en conjure: chaque crainte de ta part est une injure pour ce que j'aime seul en moi, pour mon cœur. Tu ne me connais pas encore assez pour être sûre que le jour où je t'aimerais moins, tu lirais dans l'une de mes lettres ces trois mots bien précis: je t'aime moins! Or, ne crains pas de même ce jour; il n'est pas dans mon habitude de fléchir; j'ai le cœur pour le moins aussi tenace que la tête; c'est peut-être ce qui m'a fait injurier par le commun du peuple aimant qui brûle comme un feu de paille, qui remplit les alentours de bruit, d'éclat et de fumée, et qui à peine laisse la trace de quelques légères cendres. Il en est de ces amants comme du superbe de l'Écriture: j'ai passé, il n'existait plus! Moi, mon amie, je reste dans toute ma simplicité, bonne foi et humilité.
Je t'ai prévenue que je te ferai une espèce de journal de mon voyage. Mes lettres portent toujours l'empreinte de mon existence: je les crois bonnes parce que je n'en cherche ni la pensée ni le mot. Je voyage; or il faut bien que tu voyages avec moi. T'ai-je laissée à Vienne, mon amie? Es-tu moins avec moi à Florence que tu ne l'as été à Vienne et que tu ne le seras à Rome? Je suis tenté de croire que tu as quelquefois bien mauvaise opinion de moi.