J'ai couché hier à Bologne. J'y ai goûté les charmes du premier cardinal que j'aie rencontré sur mes pas[ [367]. Je t'assure, mon amie, que je n'en ferai point d'autres de faux[ [368] en Italie. Après cette assurance, ne va pas me prendre pour grec et même pour romain dans mes goûts.

Mon amie, voyager comme je le fais, a de bons et de mauvais côtés, et je trouve que les derniers sont plus saillants et surtout plus sensibles. Je vais comme l'éclair; l'on ne m'assassinera pas, car je trouve un demi-escadron de cavalerie pour m'escorter à chaque poste. Je ne réponds toutefois pas que je ne me casse le col. Je suis toujours logé à merveille. Je sors d'un lit de parade pour me recoucher dans un autre qui tient beaucoup d'un castrum doloris. Voilà le bon. Mais je suis accablé de révérences, et les révérences italiennes sont longues comme les steppes de ton pays et un peu plus arides. Je veux dormir dans ma voiture, et je suis réveillé par une députation qui fait une harangue effroyable. J'arrive et je veux me coucher: point du tout! Une société priée m'attend. Je trouve cinquante messieurs et dames en grande tenue qui demandent des nouvelles de ma santé, et qui veulent me forcer à prendre des rinfreschi[ [369], moi qui n'en prends jamais. Enfin, je me retire, je suis à moi: et il s'établit une troupe d'effroyables chanteurs sous mes fenêtres.

Le premier bon moment que j'aie eu, c'est de voir ma fille qui est venue à ma rencontre. Elle m'a rejoint à la moitié de la deuxième poste, sous les murs de l'antique Fiesole, où Catilina a mis bas les armes, ce dont bien doit peiner Lady Jersey!

A la descente des Apennins commence la véritable Italie. Les champs sont couverts d'oliviers, tous les bosquets sont verts éternellement: rien que du laurier de toute espèce, du sycomore et du chêne toujours vert. Les fleurs parent les champs, le mois de mai a l'air d'avoir usurpé sur le mois de mars, les hommes portent le chapeau de paille et les blés sont longs d'un pied. Plus de mulets que de chevaux et plus de belles dents dans un village que dans toute une province au delà des Alpes. Mon amie, si j'avais la fantaisie d'être mordu, je voudrais l'être de préférence en Toscane.

Bonsoir, chère D. Tu es près de moi au Palazzo Dragomanni[ [370] comme à la Chancellerie d'État. Ce n'est, hélas! dans aucun de ces lieux que je puis être heureux comme je voudrais l'être!

Ce 16.

Mon amie, je n'ai pas fait partir mon courrier de Mantoue, parce que ma lettre n'eût point coïncidé avec le passage du courrier de Vienne par Munich. Je l'expédie aujourd'hui.

Je puis te dire maintenant ce que je fais d'ici à la fin d'avril.

L'Empereur quittera Florence le 29 mars. Je partirai le 26 pour Livourne. J'y coucherai et le 27 j'irai à Pise. Je veux que ma fille voie ces deux villes. Le 28, j'irai, par la traverse, de Pise à Sienne. Le 29, je coucherai à Radicofani, le 30 à Viterbe et je serai le 31 à Rome, deux jours avant l'Empereur. Nous y resterons jusqu'au 24 ou 25 avril et nous irons à Naples.

Je me suis fait le plaisir de me reposer ce matin à la Galerie des vingt courses d'étiquette que j'ai dû faire. Cent chefs-d'œuvre, tels qu'il n'en existe pas de seconds, m'ont délassé de la vue de beaucoup d'objets modernes et vivants qui ne valent pas ce que renferme le trésor des Côme de Médicis. C'étaient de fiers hommes que les Côme et les Laurent, si dignement remplacés par Léopold Ier[ [371]!