Tout respire ici la grandeur, le goût et l'humanité dans son relief le plus beau et le plus pur! Je crois, mon amie, que je serais plus heureux ici avec toi encore qu'autre part. C'est le plus bel éloge que je puisse faire du lieu. J'ignore si tu aimes les tableaux, les statues, les bronzes, les marbres, les antiques de toute espèce. Je le crois, car je le désire. J'ai été ce soir pour une demi-heure à l'Opéra. On nous donne l'Otello de Rossini[ [372] avec de médiocres sujets.

Adieu, mon amie. Je vais me coucher, car j'ai tant fait dans ma journée qu'il ne m'eût pas fallu un dîner à la Cour pour m'achever. Je suis fatigué et je t'aime comme si je ne l'étais pas. D'après tes calculs, je devrais t'aimer un peu moins; mais comme il m'est prouvé que mon sentiment pour toi ne réside ni dans mes jambes ni dans ma tête, je t'aimerai de même dans toutes les circonstances de ma vie et sous l'influence de tous les climats de la terre. Adieu, aime-moi comme je t'aime: je n'en puis désirer davantage.

No 20.

Florence, ce 18 mars 1819.

J'ai relu hier toutes les lettres que j'ai reçues depuis mon arrivée à Mantoue, c'est-à-dire tes numéros 19, 20 et 22. Le no 21 doit m'arriver à toute heure par Gordon. Je suis sûr qu'il ne peut tarder de me joindre. Son envie de nous suivre était si grande que la diligence qu'il fera sera la même.

Mon Dieu! bonne amie, si tu pouvais être près de moi! Tu serais bien heureuse et contente. De la manière dont je te connais et de celle même dont je ne te connais pas, mais qui ne saurait échapper à mes pressentiments, je crois que peu de choses te manqueraient. D'abord, moi et je suis beaucoup pour toi;—et puis tant d'objets aussi véritablement dignes de culte et d'admiration que je m'en sens peu digne, un pays qui remplit l'âme de tant de nobles souvenirs, un pays qui depuis tant de siècles avance toujours dans sa prospérité, habité par un bon peuple et qui sent avec vivacité le sort heureux que la nature lui a assigné! Des monuments magnifiques qui se trouvent à chaque pas; un ciel pur et serein; de la musique comme tu en fais et comme tu l'aimes! Mon amie, tu serais heureuse près de moi à Florence, et je ne le suis pas loin de toi! L'ambassadeur de France[ [373], Golovkine, Krusemarck[ [374] sont ici ou vont y arriver. Ceux de mes enfants qui y sont ne me quittent pas de toute la journée; je les conduis partout; je connais Florence par cœur; l'on nous invite partout ensemble. Si tu étais ici, tu ne me quitterais pas davantage, et il y aurait même de la décence dans le fait. Ma pauvre amie, pourquoi faut-il que tu ne sois pas Mme de Golovkine? Cette idée se présente à mon cœur sans aucune jalousie; je suis sûr que ton amour pour moi n'y perdrait rien, et la somme de mon bonheur en serait tant accrue! Tu ne verrais pas, à la vérité, tes amis et tes amies de Londres, mais ne trouverais-tu pas sous la main le meilleur de tous ceux que tu as, que jamais tu as eus et certes que jamais tu puisses avoir.

Je me suis trompé effectivement sur l'individu duquel tu m'avais parlé dans l'une des lettres de plusieurs semaines de date[ [375]. J'ai cru qu'il s'agissait de ton séjour à Berlin. J'ai beaucoup connu D. dans cette même ville en 1805[ [376]. J'ai eu de fortes affaires à traiter conjointement avec lui. Le tableau que tu m'en fais est très vrai. L'amour passé ne t'aveugle plus. Tu as cet avantage de commun avec beaucoup d'humains. D. avait beaucoup de moyens; il eût fait, s'il l'avait voulu, une grande et belle carrière; il avait de grands défauts, l'un des plus grands entre autres pour tout homme: la présomption. C'est ce défaut qui a contribué puissamment à des événements bien funestes. C'est D. qui, en grande partie, a été cause des malheurs d'Austerlitz. Ce défaut est du reste assez commun au delà du 55e degré de latitude nord. S'il t'a aimée, je l'en estime davantage; tu l'as aimé, je conçois sa présomption!

Ce 19.

Nous avons passé hier l'une de ces soirées qui devraient ne pas être réservées à Florence à des voyageurs qui viennent y chercher du bon et même plus que du bon. Je ne sais si tu connais le talent musical de Lord Burghersh[ [377]. Le malheureux prétend avoir composé une cantate; il nous a fallu l'avaler hier. L'œuvre n'est pas mauvaise, mais elle n'est pas bonne, et je n'aime pas ce genre de terrain.