Le matin j'ai conduit ma fille à la Galerie. Je crois que la matinée m'a fait paraître la soirée plus mauvaise. Quelle somme immense de chefs-d'œuvre de tous les genres—peinture, sculpture, arts de toute espèce!—Mon amie, l'on a beau voir tout ce que renferment les cabinets hors de l'Italie, l'une des belles collections de la presqu'île efface tout! Le local est au reste si beau en lui-même, tout a si fort l'air d'être fait pour la place, que l'on finit par se regarder comme un habitué du lieu. Toi à mes côtés, tout serait bien. Je te réponds que si tu n'aimes pas les tableaux, je finirais par te les faire aimer, et je me vanterais de cette éducation.

Lord B[urghersh] a une belle collection de plâtres. Il les avait exhibés dans sa soirée. Il n'y a rien à redire à ce fait; mais il ne s'est pas borné à montrer ce que l'on peut voir; il a fait voir ce que l'on n'avoue pas avoir vu. Il avait placé dans un dernier cabinet de son appartement la statue de Persée de Canova[ [378], figure héroïque sous tous les rapports. Le mouvement de recul que ce pauvre Persée a fait faire à toutes les demoiselles et aux dames qui n'ont pas oublié qu'elles le furent a été tout à fait comique.

Le duc de Richelieu[ [379], fameux roué de son temps, avait fait un pari avec une vingtaine de femmes qu'il savait se rendre invisible. Le pari fut accepté. Le duc se retira (comme le Persée) dans un arrière-cabinet et il fit entrer une dame après l'autre. Il s'était placé au milieu de ce cabinet, d'une manière ultra visible. Toutes jurèrent ne pas l'avoir vu et payèrent le pari. Eh bien, le Persée eût gagné tous les paris de la soirée. De toutes les dames, il n'y en a qu'une qui m'a assuré l'avoir trouvé superbe! En avouant Persée, elle ne pouvait pas choisir un mot plus correct.

Ce 20.

Il y a ici une foule d'Anglais et, dans cette foule, pas un individu qui puisse t'être nommé. Comme rien n'est curieux comme vos insulaires, je les vois toujours fort occupés de moi; ils veulent me coucher sur leurs tablettes et je les en dispenserais volontiers. Je les entends vingt fois s'étonner prodigieusement que je ne sois pas un homme de soixante-dix ans. Il y a, entre autres, une vieille dame toute couverte de rides et de fleurs qui a voulu m'assurer hier que mon père devait avoir été moi, car, me dit-elle, je me souviens d'avoir lu votre nom dans les gazettes il y a plus de vingt ans. Je l'ai assurée que je suis venu au monde ministre. Mon amie, l'un de mes vœux les plus ardents, c'est de ne pas le quitter de même.

J'ai fait à Floret les compliments dont tu m'as chargé pour lui. Il a fait une mine à la fois discrète et douce en apprenant ton bon souvenir. La douceur est une de ses vertus et la discrétion sa nature. Je parie que Floret ne s'avoue pas à midi ce qu'il a pensé à 11 heures. Quel confident!

J'ai enfin des nouvelles de Paul, de Paris. Il voulait le quitter peu de jours après m'avoir écrit. L'aura-t-il fait? Je l'ignore.

Ce 21.

Gordon est arrivé et je suis en possession de ton no 21. Sais-tu l'impression qu'il m'a fait? Je crains que tu ne m'aimes plus que je ne le mérite. Je m'explique. S'il s'agit de mon cœur, de sa droiture, de son abandon à tout sentiment qu'il juge digne de le fixer, de ses facultés aimantes sur une ligne de force et de raison de laquelle sont capables peu d'hommes, tu ne saurais te tromper. Crois, aime, livre-toi tant que tu voudras à mon cœur, tu ne risques rien. Ce cœur sait comprendre tout ce qu'on lui demande, et sait même accorder plus, bien plus!... Mais tu me crois des perfections que je n'ai pas; tu me cherches à une hauteur que je ne puis atteindre; mon esprit, mon amie, est celui du sens commun; je sais épuiser ce domaine et je ne m'élève guère au delà. Tu trouves mes paroles justes, mes expressions fortes, ma raison complète. Il n'y a dans ces faits que ce qui résulte toujours du genre de mon esprit. Le ciel m'a donné des yeux excellents, des oreilles justes et fines, un tact simple et correct. Je vois ce qui est, j'entends ce qui se dit, je sens ce qui existe.

Mon âme est placée au-dessus du préjugé—je ne crois en nourrir aucun. J'ai une qualité qui n'est pas toujours celle des hommes sans passions: j'ignore le sentiment de la peur et par conséquent ses effets. Le danger provoque en moi l'action; je ne suis jamais plus fort que dans les moments où il faut employer de la force. J'ai été dans le plus fort des mêlées sur le champ de bataille; j'eusse rougi de ne pas m'y trouver et j'ai vu tomber mes amis à mes côtés sans être effrayé du danger; j'ai senti qu'en me trouvant là, je faisais une sottise, mais elle m'a paru d'un genre qui élève l'âme et je ne crains pas de m'élever! Place-moi dans le domaine de mes affaires, tu m'y verras comme sur le champ de bataille. J'ai tué bien des adversaires et j'en ai mis plus encore dans une véritable déroute. La raison, cette raison toute pure et toute simple, est une puissance immense! Je reste maître de mes armes au fort de la mêlée, parce que je suis calme; mes adversaires se dispersent tandis que je reste immobile; ils courent les champs et je ne bouge pas; ils sont hors d'haleine et je n'ai pas encore soufflé. J'ai la conviction d'en avoir plus désespérés dans le cours de ma vie publique que sérieusement fâchés. Mon amie, tu aimes aujourd'hui une espèce de borne: elle est placée tout exprès là où elle se trouve pour arrêter ceux qui courent trop fort et à contre-sens; les coureurs la heurtent, ils la maudissent, ils jurent contre ce qu'ils appellent un obstacle: la borne a l'air de ne pas se douter des coups qu'elle reçoit; elle ne bouge pas, car elle est lourde. Voilà la fin du mot, le tableau le plus exact de mon être: il n'y a dans ce tableau ni erreur ni couleurs renforcées; il y en a aussi peu que du mérite dans mon être; il n'y a point de mérite dans mon fait, parce que rien n'est volontaire en moi: le bon Dieu m'a fait tel que je suis et je le resterai aussi longtemps qu'il lui plaira de me laisser ici-bas! J'ai été à quinze ans ce que je suis à quarante-cinq. Le serais-je dans vingt ans d'ici? Oui, mon amie, si je vis, ce qui n'est pas bien prouvé, car mon âme use mon corps! Peu d'hommes, au reste, m'ont compris et peu me comprennent encore. Mon nom s'est amalgamé avec tant d'événements immenses qu'il passera à la postérité sous leur égide. Je te réponds que l'écrivain dans cent ans me jugera tout autrement que tous ceux qui ont affaire avec moi aujourd'hui. Je crois même qu'il me jugera sous une infinité de rapports différemment de ce que tu fais. Ne t'élève pas trop, mon amie, cherche terre à terre et tu me trouveras avant le temps même où d'autres pourront me trouver. Tu me vois bien déboutonné vis-à-vis de toi, tu as eu le bon esprit de ne pas être dupe de ma mine si autre que je ne le suis, moi, tout moi. Tu n'as pas confondu en moi la forme avec le fond. Tu ne croiras plus aux jugements des salons sur mon compte; tu ne me croiras plus léger, inconstant, insoucieux, retors, ultra-finasseur, sans cœur et sans mouvement dans l'âme.