Mon amie, tu vois que je connais la pensée de bien du monde sur mon compte.

Ce 22.

Nous avons eu avant-hier une grande fête que la ville a donnée à Leurs Majestés[ [380]. La beauté du local en a fait les frais, car le reste ne valait rien. L'on s'est réuni au Palazzo Vecchio, habité par les Médicis avant qu'ils n'eussent fait l'acquisition du palais Pitti. Tous les lieux sont remarquables dans ce palais. Les colonnades des Uffici, les portiques de la Tribune étaient illuminés; l'on a tiré un feu d'artifice qui eût mérité un tout autre nom, car il n'y avait qu'absence de feu et d'artifice. Le peuple toscan tient beaucoup des Allemands. Trente mille individus se réunissent, s'arrêtent et se retirent d'une place sans bruit ni querelle. Ce qui m'a charmé, c'est la présence des beaux monuments de Michel-Ange, de Benvenuto Cellini, de Bandinelli sur cette même place. Les fusées qui les éclairèrent sont montées, elles ont brillé et elles ont disparu comme ces grands hommes mêmes et comme les générations qui sont descendues depuis eux dans la tombe. Un feu d'artifice m'attriste toujours: la nuit succède si vite à la plus brillante lumière! Les fusées sont l'image d'une belle vie. Les époques et leur durée plus ou moins longue dans la vie la plus belle ne comptent pas dans leur rapport avec l'éternité. Mon amie, pourquoi se donne-t-on tant de peine dans ce monde?

J'ai maintenant autour de moi tous les ministres qui m'ont suivi ici de Vienne. Je leur donne rendez-vous tous les jours à 2 heures chez ma fille, et nous allons ensemble voir quelque objet de curiosité. Je les ai conduits aujourd'hui à la fabrique des Pietre dure, établissement unique dans son genre[ [381]. Le grand-duc actuel l'a fortement soutenu, et il ne laisse rien à désirer ni sous le point de vue de la perfection ni sous celui de l'activité. Il y a quatre ans que le grand-duc m'a fait cadeau de deux plaques de consoles, que j'ai à Vienne et que les Français avaient placées avec plusieurs autres objets au Musée à Paris. Ces deux plaques ont coûté 50.000 francs de fabrication. Or, figure-toi la chapelle de saint Laurent—tombeau des grands-ducs—chapelle qui mériterait bien plutôt le nom de basilique vu ses dimensions, dont tout l'intérieur, du parquet jusques y compris le plafond, et tous les ornements sont faits ou en train d'être achevés en pietra dura telle que mes tables! Eh bien! l'ensemble en est peu agréable à force d'être riche; l'âme y est oppressée sous la magnificence, et une simple église dans un style correct vaut mieux. Il en est ainsi de bien des choses dans ce bas monde.

Je passe ordinairement mes soirées ou chez Mme d'Apponyi[ [382], femme de notre ministre, charmante, pleine de grâce et de talents (elle passe pour chanter mieux que personne en Italie), ou chez Mme Dillon, femme du ministre de France[ [383], ou chez Lady Burghersh[ [384]. La dernière a de l'esprit et je la connais beaucoup, car elle a fait la campagne de 1813 et 1814 avec nous.

Le roi de Prusse avait été amoureux de Mlle Dillon[ [385]; il a, je crois, même eu envie un moment de l'épouser, envie fort partagée par les parents de la jeune personne. Elle est assez jolie, mais pas assez pour faire faire à un roi une grave sottise. L'on fait toujours et partout de la musique et partout elle est bonne.

Les filles de Mme Hitroff[ [386] sont les plus jolies petites personnes de Florence. Je les trouve un peu moins bien qu'elles ne le sont effectivement, à force que la mère veut prouver qu'elles le sont plus que le Créateur ne l'a voulu.

Il y a ce soir un petit spectacle de société chez Mme Apponyi, composé à peu près exclusivement de la famille Hitroff. Un défaut assez commun aux Russes, c'est de vouloir toujours primer, et le malheur veut que l'engagement n'est pas toujours facile à remplir; aussi ne l'est-il pas souvent. Mme Hitroff est au reste sûre d'être applaudie et c'est ce qu'il lui faut.

Enfin, mon amie, connais-je mes deux passions anglaises!

L'une, que tu ne connais pas, est une très douce et bonne personne. C'est Wellington qui, en 1814, m'a fait faire la connaissance de lady K. Il y passait sa vie et j'y ai été beaucoup. J'en ai été amoureux aussi peu que de ma mère. Elle est gentille, elle est de l'opposition, et notre temps s'est écoulé en discussions politiques. Elle a trop bon goût pour aller au delà de Sir Francis Burdett[ [387], tandis que Hunt[ [388] n'atteint pas à la hauteur de Lord Kinnaird[ [389].