Bonsoir, bonne amie. Je t'aime dans la ville des Césars comme partout ailleurs.

Ce 1er avril.

Mon amie, que ne peux-tu être à mes côtés, un seul instant, à la fenêtre de mon salon! Un peintre en décoration qui s'aviserait de placer sur la toile tout ce que l'on y découvre serait taxé d'exagération et peut-être même de folie!

J'ai sous moi les chevaux fameux qui ont fait donner au Quirinal le nom de Monte Cavallo. En face, dans le fond du tableau, Saint-Pierre et le Vatican; je plane sur les trois quarts de la ville ancienne et habitée; je vois le Colisée, les colonnes de Trajan et Antonine, le Forum Romanum, cent palais plus beaux l'un que l'autre, le Capitole, le mont Palatin tout couvert des ruines immenses du palais des Césars! L'aspect de Rome est autre que je ne me l'étais figuré[ [402]; il m'en est allé de cette ville comme il en va à tous ceux qui s'occupent d'un objet sans le connaître: on le trouve autre qu'on se l'est imaginé.

J'ai cru Rome d'un aspect vieux et sombre. Je l'ai trouvée antique et resplendissante!

J'ai commencé ma journée par aller chez le Pape[ [403]. J'ai causé avec lui pendant une heure et j'en ai été très content. Il est simple et vénérable.

De là, j'ai été voir Saint-Pierre et j'ai parcouru le Vatican. Je ne te décris pas ces lieux, car chaque livre vaudrait mieux que ma lettre, mais je te parlerai uniquement de mes impressions. Toutes les dimensions ne suffisent pas pour se faire une idée de ces lieux! Je ne crois pas que le monde ait produit deux fabriques comparables à eux. Mon amie, l'âme s'élève avec les belles choses; le trop grand nombre affaisse. Figure-toi vingt galeries comme celle du Louvre et tu n'auras pas les galeries du Vatican. La pensée se refuse à onze mille chambres de toute espèce qui se trouvent sous les mêmes toits à côté de ces galeries. Des salles entières peintes par Raphaël; des fresques beaux (sic) comme le jour où il les a faits, chaque figure divine comme tout ce qu'il a conçu! Des milliers de statues, des carrières entières de porphyre et de marbre dont les traces sont perdues! Mon amie, je suis ici dans mon centre, et je conçois que Rome ait été celui du monde.

J'attends demain l'Empereur. Il loge au palais même du Quirinal, dans un local magnifique et que les derniers malheurs de Rome même ont embelli. Napoléon en avait fait son palais et les deux tiers ont été meublés par lui. On y trouve, parmi les souvenirs de tant de souverains pontifes, sa figure sur chaque plafond, tantôt en Jules César, tantôt en Charlemagne ou en Jupiter tonnant. Cet homme, qui avait beaucoup de grandes qualités, a eu l'immense vice de s'idolâtrer lui-même.

Le Pape a été, pour le moins, aussi curieux de me voir que j'ai été charmé de l'approcher. Pendant toute sa captivité en France, j'ai été en pourparlers directs avec lui et avec Napoléon[ [404]. C'est par moi qu'ont passé toutes les propositions que ce dernier lui a faites. Je les lui ai toujours transmises en lui faisant dire de ne rien accepter, et j'ai toujours dit à Napoléon ce que je lui avais conseillé. Napoléon, un jour, lui a fait offrir une pension de 20 millions. Le Pape m'a fait prier de lui dire qu'ayant fait son calcul, il se trouvait qu'il suffisait à ses besoins avec quinze sols par jour. Je n'ai guère été plus fier dans ma vie que le moment où j'ai fait ma commission à Napoléon.

Ce 2 avril.