Mon amie, je finis cette lettre, car je dois courir demain tout le jour[ [405] et j'ai peur de manquer le courrier qui va partir pour Munich.
Bonne amie, aime-moi comme si je n'étais pas à 500 lieues de toi. Crois à tout ce que j'éprouve pour toi et à mon désir si ardent de te voir. Le monde ancien et le nouveau offrent de grandes beautés, mais le bonheur n'est que dans le cœur.
Adieu.
No 22
Rome, 5 avril 1819.
Mon amie, j'éprouve chaque matin en me réveillant deux sentiments bien différents. Je me dis que mon amie est loin de moi! et j'éprouve une sensation agréable en sachant que je suis à Rome. La vie se compose ainsi de peines et de plaisirs ou, pour le moins, de ce qui n'est pas peine! Les circonstances qui permettent de se livrer à la véritable satisfaction sont si rares—elles le sont du moins pour moi—que je ne me permets guère d'élever mes désirs jusque vers elles. Que me manquerait-il par exemple si, au lieu de deux mille Anglaises qui foulent le pavé de la ville sainte, toi, mon amie, y étais? Si tous les matins je te voyais arriver chez moi, déjeuner avec moi et puis entreprendre des courses de quatre ou cinq heures, toutes dignes d'un être tel que toi! C'est pourtant ce qui arrive journellement à tant d'êtres insignifiants qui s'attachent ici à mes pas, qui font groupe autour de moi et qui ne m'empêchent pas de m'isoler et de me regarder comme seul au monde!
Mon amie, combien tu serais digne d'un lieu comme celui-ci! Combien il élève l'âme en détruisant les espaces, en présentant une masse de souvenirs immenses, en prouvant combien il peut exister et de grandeurs et de vicissitudes humaines!
Tout ici est gigantesque, tout sort des proportions communes, tout ramène la pensée à ce qui n'est plus et tout l'élève vers ce qui devrait être!
J'ai passé ma matinée d'hier au milieu des ruines gigantesques du palais des Césars. Le mont Palatin, la Rome première, peuplée et bâtie par Romulus, occupait cette colline qui, sept cent ans plus tard, fut à peine apte à contenir le palais des Empereurs. Ce palais est changé aujourd'hui en trois grandes vignes, entrecoupées de rues, parsemées de maisons, d'églises, de couvents. Les uns sont bâtis sur les fondements du palais; d'autres ont mis à profit des murs qui ne sont que couverts; des pans de murs, des voûtes, des débris dont chaque morceau est grand comme pourrait l'être un palais lui-même, existent encore debout.