Une végétation magnifique les recouvre. Les lierres, les aloès, des plantes qui chez nous acquièrent une hauteur de 5 à 6 pouces et qui ici s'élèvent à autant et plus de pieds, rendent ces masses énormes pittoresques au possible. L'une des vignes a été achetée récemment par un Anglais; il y habite une villa dans laquelle Raphaël passait ordinairement ses étés et dont lui et ses élèves ont orné le péristyle de fresques[ [406]. Dans ce qui pourrait devenir un très beau jardin, se trouvent trois pièces très bien conservées de l'appartement d'Auguste. Ces appartements, qui, anciennement, se trouvaient au rez-de-chaussée, sont sous terre aujourd'hui, tant les éboulements ont haussé le terrain. Ils conduisaient à une terrasse de laquelle on dominait le grand cirque[ [407] où se passèrent les courses et qui se trouve au pied de la colline. Le cirque se voit encore aujourd'hui malgré les éboulements du terrain. Mon amie, je voudrais te placer un moment sur cette terrasse, te faire voir tant de belles choses et te demander si tu m'aimes!

Que dire d'une ville où il existe des fabriques comme l'a été ce palais des Césars et comme l'est encore le Vatican, le Colisée dans lequel quatre-vingt mille spectateurs pouvaient être assis très au large, des bains tels que les thermes de Caracalla, où trois mille personnes pouvaient se baigner à la fois, chacune dans un lieu clos et séparé, dans une baignoire grande comme un vaste bassin, et le tout en marbre le plus magnifique! Ma pauvre amie, nous sommes bien petits aujourd'hui. Je crains bien que la liberté de la presse ne recompose pas la société telle qu'elle l'a été, et que Hunt[ [408] ne soit, en le comparant à Catilina, le type des dimensions morales actuelles comparées à celles que le temps a détruites!

Ce 7 avril.

J'ai passé toute ma journée d'hier en courses. Ma journée est très réglée. Je me lève à 7 heures et demie. Je déjeune avec ma fille et plusieurs personnes qui viennent se joindre à nous pour aller voir les objets curieux. Nous sortons à 8 heures et demie. Nous ne rentrons guère avant 2 heures. Je me mets alors à travailler jusqu'à 5 où je dîne. A 7, je vais travailler avec l'Empereur; à 10 heures, je reçois du monde ou je vais moi-même dans quelque maison où l'on reçoit. Je me couche entre minuit et une heure.

J'ai vu hier la basilique de Saint-Paul, bâtie à 3 milles de la ville par Constantin le Grand[ [409]. Cet édifice immense ne renferme de beau qu'une forêt de magnifiques colonnes de marbre tirées du tombeau d'Adrien, aujourd'hui le château Saint-Ange. L'architecture de la basilique est difforme, les tableaux en mosaïque sont du goût le plus dépravé; la différence entre cette fabrique et d'autres bien postérieures est extrême, et il m'est entré un rayon dans l'âme qui suffit pour m'expliquer ce que je n'ai jamais entendu dire, ce que je n'ai jamais pu concevoir et ce que j'ai toujours senti digne de recherches, savoir: l'explication du phénomène de la dégradation complète des arts dans le moyen âge.

Je crois en avoir trouvé la raison directe, et je ne comprends pas pourquoi personne n'a fait cette remarque dans les mêmes termes que moi. Si le fait a eu lieu et que je l'ignore, j'en demande pardon à mon confrère mort ou vivant.

On cherche les raisons de cette décadence tantôt dans celle de l'Empire, dans la stérilité du temps, surtout dans l'invasion des Barbares. Ces raisons y ont sans doute contribué, mais elles ne sont pas suffisantes pour expliquer ce qui existe et ce que prouve la basilique de Constantin, car ce ne sont pas les Barbares qui l'ont bâtie, mais bien les Romains, au milieu de Rome, belle et resplendissante, à l'époque de Constantin, de toute sa beauté ancienne.

Il faut chercher la décadence des arts dans l'établissement de la religion chrétienne, et le fait est aussi simple que naturel.

La religion chrétienne est toute spirituelle; le paganisme était au contraire tout matériel. Le triomphe de la première n'a pu s'établir que sur les ruines de la seconde; l'esprit a dû amortir les sens, l'intellectualité, la sensualité; l'une ne pouvait marcher de pair avec l'autre, elle devait détruire, pour éclaircir son domaine avant de pouvoir s'y fixer.

Or, si le philosophe païen ne confondait pas les mystères avec les images, les idées avec leur représentation, il n'en était pas de même du peuple. Les premiers chrétiens, persécutés, logés dans les catacombes et ne voyant le jour que pour être traînés sur l'échafaud, ne cultivant plus aucun des arts qui ne fleurissent jamais que dans le repos de la société, durent à la fois viser à saper jusque dans leurs fondements ces mêmes arts qui servirent à la construction des temples, à la fabrication des divinités païennes, et ne pas exercer ce qu'ils n'avaient point appris, ce que depuis des générations ils devaient avoir eu en horreur. Canova, dans les premiers siècles, eût dû renoncer à l'exercice de son art ou abjurer le christianisme.