Quand, sous Constantin, le christianisme monta sur le trône, l'idée foncière du prince et de ses conseillers chrétiens dut être de faire autrement que l'on n'avait fait jusqu'alors—et faire autrement que bien, c'est toujours faire mal. Il bâtit la première église chrétienne à une grande distance de la ville, car il n'a sans doute pas eu le courage de la construire dans son enceinte; il n'y employa que des ouvriers chrétiens, massacres et barbares en fait de beaux-arts par nécessité et par conviction. L'image de la mère du Christ ne devait point rappeler les charmes de Vénus ou la majesté de Junon; elle ne devait point être couverte des draperies élégantes d'une matrone romaine: l'église elle-même ne devait rappeler aucune des formes d'un temple païen.
Il est clair que les Barbares trouvèrent, quelques temps plus tard, la barbarie établie dans Rome à côté des monuments superbes, mais détestés et abhorrés par les Romains devenus chrétiens. Loin de pouvoir aider à relever les arts, les chrétiens mirent à profit la décadence de l'Empire, pour détruire les monuments d'un culte abhorré par eux. Rien n'est commun comme de voir des victimes se changer en bourreaux; les chrétiens exercèrent toute leur vengeance sur les restes du paganisme, car les païens leur échappèrent en se faisant chrétiens. C'est ainsi que le triomphe le plus beau que la morale ait jamais remporté, a détruit jusqu'aux traces des œuvres les plus belles de l'entendement des hommes, et c'est ainsi que le bien ne s'établit jamais sans établir à côté de son triomphe des traces de dévastation. La nature humaine, mon amie, est une bien frêle chose; elle se compose d'extrêmes, elle se nourrit et se débat dans des extrêmes, et le triomphe de la raison n'est et ne sera jamais qu'un résultat tardif.
Pardon, ma bonne D., de cette longue dissertation; n'oublie pas que je t'écris du haut du Quirinal et que je passe mes journées au milieu des plus augustes ruines du monde. Je sais que tu es toujours de pair avec moi dans ma pensée et que je puis te parler raison, tout comme l'on parlerait folies ou niaiseries à d'autres. Aussi je t'aime mieux que toute autre.
Ce 8.
Il m'est arrivé la nuit dernière un courrier qui m'a apporté ton numéro. J'ai commencé ma journée d'aujourd'hui par te lire et je la finis par te remercier. Le jour où tu m'as écrit cette lettre, tu m'as bien aimé. Mon amie, que n'ai-je été près de toi! Tes lettres sont un tableau si fidèle de ton âme, je vois tant ce qui s'y passe que, si je pouvais me dépouiller de l'une des moitiés de mon être, je finirais par les aimer autant que toi. Mais la moitié de toi, qui a dicté bien des paroles de ta lettre, qu'il ne t'est pas plus possible de séparer de ton existence que je ne puis le faire de la mienne, ne me dit que trop que je ne puis être heureux que près de toi. Je t'ai déjà mandé une fois ce que les rêves sont pour moi et combien ils influent sur ma disposition morale bien après mon réveil. Je suis donc bien fait pour te comprendre, pour savoir tout ce que tu ne me dis pas et ce qui, à mon avis, rend bien plus malheureux qu'heureux.
Crois-tu, mon amie, que je ne rêve pas? Crois-tu qu'avec une âme comme la mienne je suffise avec seize ou dix-huit heures de veillée et que je sois homme à perdre les six ou huit heures que je passe dans mon lit? Quand j'aurai le bonheur de passer un jour près de toi, tu sauras, mon amie, que le sort m'a donné tout juste autant de facultés aimantes qu'il peut t'en avoir départies, trop, beaucoup trop pour vivre ainsi que je le fais loin de l'être que j'aime parce qu'il est tout ce que je désire qu'il soit. Ceci est au reste un thème sur lequel je n'aime pas m'arrêter; je ne veux aggraver ni ton sort ni le mien; l'impossibilité qui existe aujourd'hui doit être vaincue avant que je puisse et que je veuille essayer de me livrer à l'élan de mon cœur. L'amour, mon amie, finit par s'user s'il porte dans le vague, il a cela de commun avec toutes choses; je suis loin de toi et je m'arrête donc à ce que les distances les plus grandes ne peuvent pas me ravir, ce qui, malgré elles, est à ma portée et ce que je regarde comme le plus précieux de mes biens. Tout dans notre relation est extraordinaire. Rien peut-être n'y serait compris que par nous, et ce fait me fait plaisir au milieu des plus cruelles privations. Mon amie, tu vois que je cultive ma propriété, quelque restreinte qu'elle soit, tout comme pourrait cultiver la sienne l'homme du monde le plus opulent et le plus industrieux, chances rarement réunies. Figure-toi combien je saurai être riche, le jour où je le serai effectivement!
Ce 10[ [410].
Nous avons eu deux journées de cérémonies d'église, qui ne m'ont point permis de faire beaucoup de courses hors de l'enceinte de Saint-Pierre et du Vatican. Les cérémonies dans la chapelle Sixtine n'ont point répondu à mon attente; le local est trop restreint et j'en ai vu de plus belles chez nous et en d'autres lieux. Cette chapelle au reste ressemble à un corps de garde anglais. On y entend autant d'anglais que d'italien.
Ce qui est beau au delà de toute expression, c'est l'adoration de la Croix à Saint-Pierre. Ce vaste édifice, éclairé par la seule Croix, cette croix placée par Michel-Ange et calculée par cet homme—l'un des génies les plus vastes de tous les siècles—dans l'intention de produire un effet surprenant, est un spectacle digne de fixer à la fois le cœur et les sens.
Le reproche que je fais aux fonctions dans le Vatican, c'est qu'elles se confondent trop avec les collections toutes païennes que renferme le même lieu. Il faut remplir bien des intervalles et le passage de la chapelle dans les musées n'est pas fait pour agir en bien sur le commun des hommes. Je crois, mon amie, que je n'appartiens pas absolument à la foule, et je parle ici un peu plus en législateur qu'en gouverné qui sait faire leur part à l'esprit et au cœur, à la raison et aux sens.