Je t'ai dit que les sifflements inséparables des chuchotements anglais couvrent le plain-chant dans la chapelle Sixtine. Eh bien! ce ne sont également que des Anglais que l'on voit dans les salons. Je ne crois pas que, depuis les invasions des Barbares, il y ait eu autant d'étrangers d'une même origine dans l'enceinte de Rome, qu'il y en a dans ce moment de la race britannique. Parmi ce grand nombre, il n'y a rien de marquant parmi les hommes ni de joli parmi les femmes. Lady Sandwich[ [411] voit du monde le soir. J'ai été chez elle et j'ai trouvé tout ce qu'il y a ici de mes pays.

Quant aux dames romaines, c'est comme s'il n'en n'existait pas. Il y en a deux ou trois belles; chacune est en ménage avec quelques cavalieri serventi cicisbei[ [412] et elles se passent pour le même plaisir l'amico et quelquefois encore l'incognito. Ce dernier fait dépend en partie de leur plus ou moins de bonne humeur et de la saison, car la saison influe ici plus qu'autre part sur les facultés des deux sexes. Le siroco rend calme, faute de pouvoir rendre sage, et la tramontana excite au plaisir, faute de pouvoir assurer le bonheur. Mon existence, mon amie, ne suit pas les lois romaines; je ne veux pas me rendre meilleur que je ne suis; je me borne donc à t'assurer que je suis sage quand même je suis placé sous l'influence de la tramontana; le mérite vient à cesser dès le premier souffle de siroco.

Du reste, mon amie, quel climat que celui de Rome, quel air, quel soleil, et surtout quelle lune! Aussi n'est-on pas étonné du beau coloris des peintres; il existe ici des effets de lumière qui passent toute conception d'au delà des monts,—c'est sous cette désignation que l'Italien place le reste de l'Europe, depuis que la civilisation d'au delà a éclipsé de beaucoup celle d'en deçà des Alpes, et par conséquent depuis que le Romain ne se sent plus en droit de nommer Barbares ni toi ni moi.

Nous sommes au reste ici en plein été; les mois d'avril communs ont des pluies à leur suite, celui de 1819 est sec et même trop sec pour le bien du désert qui entoure Rome et qui couvre les ruines des lieux de plaisance de tant de grands hommes auxquels ont succédé tant de petits.

Bonsoir, bonne amie. Je suis fatigué, non de t'écrire, mais à force d'avoir été empêché pendant tout le jour de m'asseoir à mon bureau, qui est pour moi une véritable patrie portative.

Ce 12.

Bonne amie, quelle belle journée que celle d'hier, la fête de Pâques! Dieu est bien noblement adoré ici ce jour.

Il y a trois époques dans cette journée qui sont classiques, et je n'appelle tel que ce qui me satisfait sous tous les rapports, ce qui agit sur moi en bien de toute manière et ce qui, par conséquent, parle à la fois à mon esprit, à mon cœur et à mes sens. Je suis content du dimanche de Pâques.

Le service divin à Saint-Pierre est aussi beau que celui dans les chapelles l'est peu. Rien n'est oublié pour sanctifier la pompe en lui conservant le caractère le plus austère, le seul qui convient aux fonctions religieuses. La bénédiction papale du haut du balcon de la façade de l'église est touchante à la fois et belle. Un homme qui, au nom de Dieu, bénit cinquante mille personnes à la fois, qui toutes se prosternent devant le souverain arbitre de toutes choses, est chargé d'une belle et noble fonction.

Le soir, l'illumination de Saint-Pierre est le plus magnifique des spectacles. La première est d'après les dessins de Michel-Ange[ [413]. Au coup de 8 heures (ou une heure de nuit à Rome) la scène change: le bâtiment et les alentours se couvrent d'une masse de feu; Saint-Pierre n'est plus illuminé, mais il éclaire le pays. Plus de cinq cents hommes habitués à l'opération exécutent cette nouvelle illumination, devant laquelle pâlit la précédente, en moins de deux secondes.