Puis le feu d'artifice du tombeau d'Adrien, qui surpasse tous ceux que j'ai vus jusqu'à ce jour. Le point de départ de la girande est tellement élevé qu'elle ressemble à l'éruption d'un volcan. Le monument a ensuite été représenté en feu tel qu'il avait été décoré primitivement, et puis beaucoup d'autres décorations les unes plus belles que les autres[ [414]. Le seul reproche que je fasse à cette magnifique scène, c'est d'attrister; je déteste les feux d'artifice, vu la nuit qui leur succède. Mon amie, le bonheur n'est pas dans ce qui brille, mais dans ce qui dure.
Ce 13.
Tu seras bien longtemps sans lettres; j'ai fait la bêtise de ne pas charger de celle-ci le courrier hebdomadaire parti avant-hier, car Gordon voulait en faire partir un hier directement pour Londres; il vient de me dire qu'il a changé d'avis et je n'ose pas le prier d'en expédier un pour nous. Ce n'est pas, mon amie, que je trouve que nous n'en valions pas la peine, mais qu'y faire?
N[eumann] m'écrit chaque courrier pour se louer de ton mari. Je vais, par celui qui te portera cette lettre, charger N[eumann] de le louer de ma part. Je ne te parle jamais politique pour deux raisons. La première, c'est que j'ai mieux à faire avec toi, et la seconde que je suis trop heureux de trouver un être auquel je puisse parler amour, amitié, raison, tout ce qui vaut mieux que la politique, dans un moment surtout où le monde tombe en bêtise. Je déteste de dire après coup ce que j'ai pensé et dit avant bien d'autres; mais si tu me connaissais plus que tu ne fais—toi qui sous tant de rapports me connais mieux que nul être au monde—tu ne douterais pas que je ne mens pas, quand je t'assure que rien de ce qui arrive aujourd'hui en France et autre part ne m'étonne, pas plus que ne le font des nouvelles connues, des nouvelles, par conséquent, qui n'en sont pas. J'aime le repos du monde, car j'ai la conviction que le bonheur des hommes de bien ne se trouve que là; mais aujourd'hui j'ai encore de bien autres raisons pour m'effrayer de toute idée de mouvement. Tu les connais, mon amie, car tu connais la première pensée de ma vie, une pensée qui est devenue pour moi la vie même! Mon amie, que deviendrons-nous, si ce qui est entre nous se bouleverse, si la distance qui nous sépare devient une impossibilité? Ma vie se passerait-elle loin de toi? Alors, mon amie, je ne vivrais pas!
Penses-tu quelquefois à moi, mon amie,—pas comme je suis sûr que tu le fais—mais moins à l'individu qu'à ce que j'ai le malheur d'être? Crois-tu que j'aie beaucoup et de bien doux moments? Que les ruines du palais des Césars me font faire des réflexions bien différentes de leur seul aspect pittoresque!
Mon amie, mes lettres me concentrent tellement dans l'intérieur le plus intérieur de mon cœur, que tu dois croire quelquefois en les lisant que j'oublie qui je suis. Crois-le, au reste, relativement à toi, à ce qui est aujourd'hui le seul bonheur que je me connaisse, le seul vers lequel je tende et le seul, hélas, qui se trouve tellement placé hors de mon action.
Je suis fâché contre le monde entier, hors toi. Je le déteste, ce monde, et je n'aime que toi. Ne pensons pas au monde et aimons-nous. Surtout, sois certaine que je ne suis jamais plus fort que quand d'autres sont faibles, et que je n'ai jamais plus de tête que quand d'autres n'en ont point. Bonne amie, crois surtout que j'ai bien plus de cœur que de tête, et tu sais à qui est le premier; tu sauras enfin, bien plus encore que tu ne peux le faire encore, ce qu'il vaut.
Ce 14.
J'ai reçu la nuit dernière mes lettres de Londres. N[eumann] écrit à F[loret] que tu es légèrement incommodée et que tu n'as point pu lui donner de lettre.
Mon amie, ne me fais pas de ces peurs, ne t'avise pas de tomber malade. Je crains que tu n'aies une nouvelle atteinte telle que tu l'avais crainte dernièrement; c'est une mauvaise chose qu'une apparence de fausse couche, parce qu'elle se renouvelle facilement. La seule idée qui me console, c'est celle de quelque gêne qui t'aura empêchée de recevoir N[eumann]. J'attends maintenant avec anxiété l'arrivée du premier courrier. S'il ne m'apporte rien, je serai au désespoir. J'ai peur que tu ne te sois pas assez ménagée. Je t'ai mandé dernièrement que je ne conçois rien aux bains que l'on te permet de prendre. J'ai peur enfin de tout. Mon amie, que je sache au moins ce que tu fais, et dis à N[eumann] qu'il n'écrive jamais que tu es incommodée sans mander ce que tu as. Je suis exigeant en fait de santé. Je ne te permets qu'un rhume de cerveau, rien d'autre, et je veux encore qu'alors tu te soignes comme si tu ne t'appartenais pas. Ne t'avise pas, mon amie, de croire que je ne saurais avoir peur.