Je me sens si peu disposé à te parler aujourd'hui d'autre chose, que je finis de t'écrire pour ne pas te redire vingt fois ce que je viens de te dire. Mon amie, ma vie est si fort hors de moi aujourd'hui que je finirai par la détester si la crainte s'en mêle. Rassure-moi, et ce qui vaut mieux, tâche de te bien porter et que je le sache.
Ce 15.
Mon amie, j'ai rêvé de toi et je t'ai vue malade. Le fait est bien rare cependant que je rêve de ce dont j'ai été fortement occupé la veille. J'ai été chez toi; tu étais couchée, ton mari et N[eumann], lequel était ton médecin. Les rêves sont fous et celui-ci certes l'a été. Si jamais N[eumann], que du reste j'aime beaucoup, veut te faire prendre une drogue, ne suis pas son conseil. Ne prends de lui que mes lettres. J'attends avec bien de l'impatience les premières lettres de Londres qui, hélas, sont si longues à arriver!
J'ai parcouru aujourd'hui de bien beaux lieux.
Cette Rome est une ville inconcevable; chaque pas, chaque minute y offre un objet digne d'admiration ou, pour le moins, de curiosité. Dans le cours de ma promenade, je suis entré dans un jardin qui forme le centre d'un couvent. Il parfume l'air à une demi-lieue à la ronde—sort peu commun aux couvents—tant il y a d'orangers, de citronniers et d'arbustes en fleur. J'y ai cueilli une branche de citronnier sur laquelle il y avait soixante-cinq citrons mûrs. Je l'ai empaquetée et je l'envoie à ma femme. Je te l'aurais envoyée si j'avais le bonheur de disposer d'un courrier direct pour Londres.
Il existe, près de Séville, un arbre pareil qui porte souvent jusqu'à quarante mille fruits.
Il y a dans le jardin du couvent plusieurs palmiers, grands comme des pins, beaux et sains. Il est inconcevable qu'on n'en plante pas davantage. Rien ne pare le tableau comme ces belles plantes, mais les hommes ne font rien ici pour embellir la nature. Il faut un ciel ingrat pour exciter l'ardeur des cultivateurs; il paraît que l'homme aime la contrariété. J'ai peur de ne pas ressembler aux autres individus de la race humaine sous bien des rapports. Je m'en console, si tu m'aimes tel que je suis.
Il existe ici une telle foule d'Anglais, que l'Angleterre a l'air de n'être plus en Angleterre. Les braves gens font, au reste, du mal aux voyageurs de toute autre race. Ils sont devenus d'une telle parcimonie qu'on ne veut plus les admettre nulle part. J'ai eu de la peine à pénétrer ce matin dans une vigne qui renferme les beaux restes d'un temple dédié à Minerva Medica[ [415]. Une vieille femme est venue se présenter derrière une porte fermée à verrou, pour nous demander: Siete signori Inglesi?[ [416] Sur la négative, elle a ouvert. Je lui ai demandé pourquoi elle avait mis i signori Inglesi en quarantaine: Non pagano mai niente[ [417], a été la seule et bonne réponse. Il est de fait qu'ils vont voir les lieux publics et les galeries particulières en troupes de douze ou quinze personnes, et qu'ils donnent communément aux inspecteurs ou valets una manica di 2 pauli[ [418], c'est-à-dire 6 à 8 pence. J'ignore comment ils finissent par répartir les fractions imaginaires entre eux. Les Anglais, qui ne savent jamais tenir un juste milieu, avaient rendu anciennement, vu leur magnificence, les voyages difficiles aux pauvres continentaux. Aujourd'hui, ils se rendent la besogne difficile à eux-mêmes; mais c'est de bon ton et un Anglais succombe toujours à cet axiome.
Ce 16.
Le courrier va partir, mon amie, et je ne veux pas le manquer. Donne-moi bientôt de bonnes nouvelles de ta santé. Je ne puis pas te dire combien tout ce que je redoute me fait peine, dès que l'objet est toi.