Adieu, bonne amie, je ne puis t'écrire un mot de plus, car j'ai trois ou quatre bien fortes expéditions à faire. Il en est une parmi celles-ci qui va à Pétersbourg dans l'affaire de Kotzebue[ [419]. Les libéraux se sont un peu mal conduits dans cette circonstance, et le principe de la liberté de la presse n'est guère bien défendu par des hommes qui répondent à leurs adversaires en littérature par des coups de poignard. Ils ont, pour le moins, un peu l'air de ne vouloir reconnaître d'autre liberté que celle qui leur convient.
Adieu, bonne amie.
No 23.
Rome, ce 18 avril 1819.
Je viens de recevoir ce matin, mon amie, tes nos 29 et 30. Tes nos 27 et 28 me manquent; ils doivent avoir été confiés à une autre occasion ou peut-être se sont-ils glissés dans une expédition qui, au lieu de prendre de Munich la route d'Italie, peut avoir pris celle de Vienne. Ce sont, au reste, ces deux numéros qui m'offriront le plus grand intérêt, parce qu'ils sont tes premiers après l'arrivée de Paul[ [420]. Si je te dis, au reste, que j'attache plus d'intérêt à l'une ou à l'autre de tes lettres, tu peux être certaine que ce fait ne s'explique que par des circonstances plus particulièrement liées à notre sort, car chaque ligne tracée par ta main a un égal mérite. Je crois que si tu ne faisais qu'un trait sur la feuille, je l'aimerais mieux que toute lettre qui me viendrait d'un lieu quelconque.
Les lettres que j'ai reçues me prouvent qu'il n'est plus question de l'incommodité dont N[eumann] m'avait parlé dernièrement et qui te sera rappelée par mon dernier numéro. Voilà l'un des graves inconvénients des grandes distances, une véritable misère de la vie humaine, que tout ce que l'on dit n'arrive jamais à point juste. Je serai tranquille le jour où tu seras véritablement souffrante, et plein d'inquiétude l'heure où tu seras heureuse. Mon amie, je prévois que tu seras au bal le jour de ma mort.
Paul m'écrit une lettre particulière, dans laquelle il me parle de la société de Londres, et par conséquent également de toi. Je vois bien qu'il ne se doute de rien, car ne pas savoir tout est, en certaines circonstances, ne savoir rien. Il me mande que Mme de L. est fort «en recherches pour le duc de W.[ [421], mais que le fait lui paraît se borner là. Qu'il en juge ainsi, vu l'empreinte prononcée d'ennui et de désœuvrement que porte le noble duc!» Tu vois, mon amie, que Paul, malgré sa distraction apparente, laisse cependant tomber des regards justes, mais nonchalants, sur les objets qui l'entourent.
Ce que tu me dis, dans l'une de tes dernières lettres, de W., est ce que je comprends le mieux au monde. Ce qu'il éprouve, je l'éprouve, et je crois qu'il doit en être ainsi de tout homme ayant la tête droite et le cœur humain.
W. a passé sa vie dans une activité grande, noble et belle. Il aime à se rendre utile, il embrasse par conséquent les affaires avec intérêt et chaleur. Il a le cœur aimant, car il ne vaudrait pas le quart de ce qu'il vaut effectivement, s'il ne l'avait pas tel. Il a eu des succès près des femmes. Mon amie, rien ne blase sur les succès de ce genre comme les succès. Je te jure que personne plus que moi ne sent combien peu ils valent, combien ils coûtent et combien peu ils rapportent. Crois-m'en sur parole: les succès dans le monde sont comme la plupart des pièces de théâtre; ils pèchent comme elles par le dénouement. L'on s'attend à beaucoup, l'on attend avec impatience que la toile se lève, l'intrigue se noue, l'exposition est faible et ordinairement commune, la pièce avance en s'affaiblissant; il part de légers applaudissements et force sifflets de la galerie; la pièce paraît longue; les acteurs récitent de mauvais vers pendant que les spectateurs s'endorment, et ils quittent la scène plus ennuyés du rôle qu'ils viennent de jouer que la galerie ne l'a été de s'être occupée d'eux. Les costumes sont remisés, les personnages se rencontrent dans les coulisses; s'ils sont polis, le premier amoureux offre le bras à la grande coquette pour l'aider à monter dans une autre voiture que la sienne, et chacun s'en va coucher—seul.