Le régime me mène toujours au travail. J'ai passé ma journée en expéditions de courriers pour toutes les parties du monde, entre autres pour ton pays. Je veux faire un peu de mal aux amis de Lady Jersey. Je n'aime pas que l'on assassine au nom de l'amour de l'humanité; je n'aime pas les fous et les folies d'un genre quelconque et bien moins encore de celui qui tue de braves gens, assis tranquillement dans leur chambre.
Quand j'ai porté mon expédition pour Francfort[ [425] à l'Empereur, il m'a dit que les étudiants me joueront incessamment le même tour qu'à Kotzebue. Je l'ai assuré que, depuis longtemps, je me regardais comme un général placé en face d'une batterie et que je ne savais pas craindre. «Eh bien! allez, m'a répondu l'Empereur, l'on nous assassinera tous les deux.»
Le monde est bien malade, mon amie; rien n'est pire que le faux esprit en liberté. Il tue tout et il finit par se tuer lui-même. C'est ainsi que vont en France les Benjamin Constant[ [426] et les Chateaubriand[ [427], en Allemagne les étudiants d'Iéna et la majeure partie des gouvernements, et autre part bien des gens que je ne veux pas te nommer pour ne pas t'ennuyer de ma politique.
Je me rassieds à mon bureau, après avoir vu monter une immense girande de feu d'artifice qui vient de s'élever du Capitole. C'est un beau point de départ.
Je suis charmé de ne pas être à la fête et près de toi, le plus près que je puisse en être à près de 500 heures de distance. L'âme, mon amie, ne connaît pas les distances; je te vois devant moi comme si tu y étais. Mais je voudrais un peu de contact; te donner la main et la baiser du fond de mon cœur—je le fais en pensée—et du bout de mes lèvres! Bonne amie, hélas! je ne le puis pas.
La fête au Capitole a, dit-on, été superbe comme tout ce qui est fête à Rome, et tout comme Rome elle-même paraît une fête continuelle. L'on a eu l'idée heureuse de faire servir une immense louve, allaitant Romulus et Rémus, de plateau à l'une des tables du souper. Ce bronze date des premières ères de la république. Combien il s'est passé d'événements, combien de grands hommes ont passé sur cette même terre où la louve existe encore! Cet antique témoin d'un banquet moderne ne peut rien avoir gâté à l'aspect de la table.
Tu sais que je n'aime pas les feux d'artifice, il m'est donc bien égal qu'il ait été beau. On a l'habitude ici d'en soutenir l'éclat par force coups de canon. Je les aime mieux que le feu. Tu ignores que j'ai un grand faible pour les coups de canon, et ce goût est l'un de ceux que l'on ne devine pas dans le meilleur ami sans qu'il vous le découvre. Je n'ai jamais pu concevoir que l'on puisse être poltron, et les coups de canon m'appellent au lieu de me repousser. Pardonne-moi ce goût bizarre, mon amie, et permets-moi de m'y livrer encore.
Ce 21.
Le courrier de G[ordon] part dans une heure, mon amie, et je lui confie cette lettre. Reçois-la avec bonté, comme toutes, malgré qu'elle soit bien vide de sens.
Je partirai d'ici le 24. Je serai à Naples le lendemain. Mon éloignement ne causera nulle interruption à notre correspondance, car je ferai partir le courrier hebdomadaire un jour plus tôt que d'ici.