J'espère que je recevrai incessamment tes deux numéros qui me manquent. Je les attends avec impatience. Ils doivent me prouver si tu as envie de travailler dans un sens qui est le plus utile, le plus sûr et certes pas le moins impossible à exécuter. Bonne amie, pense à ce que serait cet avenir!
Adieu, je te baise pieds et mains, et je t'aime de tout mon cœur. Tu n'en doutes pas.
No 24.
Rome, ce 23 avril 1819.
Mon premier séjour ici, mon amie, va finir. A mon retour de Naples, je compte m'arrêter encore une huitaine de jours pour voir ce que je n'ai pas encore vu, ou plutôt pour diminuer la somme des objets dignes de remarque et que je ne puis voir en aussi peu de temps. Cette ville-ci a des charmes inexprimables pour moi. L'homme, dans l'état de santé morale, a deux grands et puissants éléments qui forment la base de son existence: le cœur et l'esprit. Tu sais, mon amie, ce qui occupe mon cœur. Il n'est pas à Rome, mais cette ville offre à mon esprit tout ce qu'il recherche et ce qui lui plaît: grands souvenirs, luxe et bon goût dans tous les objets dignes de fixer la pensée; monuments anciens, modernes, échelle immense, tout se réunit à Rome.
Je compte monter en voiture demain au point du jour pour aller coucher à Mola di Gaeta. Je veux éviter la couchée à Terracine, vu le préjugé de la malaria, que trop fondé en raison sur tout autre point des marais Pontins, mais qui, surtout dans cette saison, n'existe pas réellement pour Terracine.
Mola[ [428], ce 24, 9 heures du soir.
Je suis ici depuis 3 heures. J'ai donc encore vu le coucher du soleil sur l'un des beaux points de la terre. Je t'écris d'une auberge placée au centre du golfe; l'horizon est fermé à la droite par la ville de Gaëte et la forteresse, et je découvre à ma gauche le Vésuve qui, depuis le 13 de ce mois, jette de la lave. Je le vois enveloppé d'une épaisse fumée qui tantôt s'élève et tantôt prend la forme d'un nuage autour de sa cime. La plage est verte et riante. Je suis séparé de la mer par un immense jardin d'orangers et de citronniers, chargés de fruits et de fleurs.
C'est une chose singulière que la ligne tracée par les marais Pontins. Ces marais sont, depuis les desséchements de Pie VI[ [429], une suite non interrompue de jardins couverts du luxe de végétation le plus riche. A Terracine commence un nouveau climat bien plus méridional encore que celui de l'État romain. Les rochers se couvrent de plantes grasses; des cactus énormes y viennent comme de la mauvaise herbe et l'aloès sert de broussailles. Les buissons se composent de myrtes.