J'ai été interrompu hier par l'arrivée du courrier qui m'a apporté ton no 31. Que peuvent être devenus ceux qui me manquent? Je n'y conçois rien; j'ai toutes mes lettres et de tous les côtés. A qui as-tu confié les nos 27 et 28? Si tu te sers d'occasions particulières, mande-le-moi toujours ainsi que je le fais; je pourrai regretter alors le retard d'une lettre, mais ne pas être inquiet de son sort.

Bonne amie, que nos pensées suivent une même pente! Lis ce que je t'ai écrit hier et compare-le à ce que renferme ta lettre no 31. Oui, mon amie, nos épreuves sont faites; il ne nous reste qu'à être heureux quand le ciel nous aimera assez pour nous réunir. Je suis sûr que tu partages tout ce que j'éprouve, mes regrets comme ma satisfaction, mes désirs comme mes peines. Conviens que je ne t'ai point trompée quand je t'ai dit que je savais aimer. Tu le sais aujourd'hui, et le monde croit le contraire; c'est un double charme pour moi. J'ignore pourquoi j'aime à être seul de mon secret dans les relations les plus importantes de ma vie.

Ce 28.

J'ai passé ma matinée, mon amie, en courses, malgré le temps peu favorable qui me poursuit depuis que nous sommes ici. Rien n'est magnifique comme le tableau qu'offre ici la nature. J'ai été sur une montagne très près de Naples, et qui sépare le golfe qui porte le nom de cette ville d'avec celui de Baja[ [433]. La vue en est magnifique: à gauche, le Vésuve et la chaîne des belles montagnes qui vont mourir au cap de Massa, l'île de Capri, une immense plage de mer, la ville de Naples, bâtie en amphithéâtre sur des hauteurs couronnées de villas et de jardins; en face, les îles de Procida et d'Ischia; à droite, le cap de Misène, les villes de Baja, de Pozzuoli, le lac d'Averno, des campagnes fertiles au delà de toute croyance, en un mot tout ce que la nature peut offrir de beau et de diversifié. C'est à travers cette même montagne que la grotte de Pausilippe a été taillée pour abréger les communications entre les deux golfes, ainsi que l'on perce une porte dans une enceinte pour épargner qu'on doive en faire le tour. Tous ces lieux sont pleins de souvenirs: la terre de Naples est classique comme celle de Rome, et j'éprouve, sur cette terre, des sensations différentes à toutes autres. Mon amie, il y a dans mon essence un tel éloignement pour les Barbares et pour tout ce qui mérite ce nom, que c'est dans cette combinaison que je puis seulement trouver l'explication de ce phénomène: ce qui me fait du mal à Naples, c'est tout juste ce qui y porte l'empreinte du vandalisme, et il serait facile de composer une longue liste de ces objets. Les maisons de Naples me désolent. J'aime mieux les architectes de quelque coin en Bohême que ceux d'ici et des maisons bâties ainsi qu'elles le sont toutes ici—à vingt heures de marche de Rome!

Tu me parles de ta promenade à Richmond et de ta campagne. Mon amie, je voudrais avoir été dans le premier de ces lieux avec toi, et rester avec toi dans le second. Je crois, mon amie, que nous eussions été plus heureux l'un et l'autre que toi à Richmond et moi sur le Quirinal. Richmond est, au reste, l'un des plus jolis points de la terre. J'y ai fait vingt parties dans ma vie, et toujours avec une égale satisfaction.

Il y a eu ce soir une espèce de bal chez Mme Bees, Anglaise. Il est ici des noms que la bonne compagnie ne connaît pas à Londres, et qui dépensent leur ambition en routs[ [434] et plaisirs de ce genre. Comme ce n'est pas le mien, je ne reste jamais qu'une demi-heure au milieu de tant de faux luxe et de véritable ennui. Saint-Charles[ [435] est fermé pour notre malheur. Il n'ouvrira que le 9, vu la double neuvaine de saint Janvier[ [436]. Je verrai alors quelques bons opéras que le Roi a fait arrêter tout exprès. Je voudrais les entendre à tes côtés. Je les trouverais meilleurs même que peut-être ils le seront en fait.

Ce 30.

Je fais partir le courrier. Tâche, mon amie, de retrouver ou de me faire retrouver tes nos 27 et 28. Tu conçois combien ils doivent m'intéresser: ce sont tes deux lettres après l'arrivée de Paul. Tu y réponds sans doute à ce que je t'ai écrit par lui. Je ne suis pas embarrassé de la réponse: je la connais, car je connais ton âme et ton cœur. Je n'ai pas moins besoin de m'entendre dire par toi ce que je sais comme si je l'avais entendu. Mon amie, quand je veux savoir ce que tu penses et ce que tu veux, je n'ai qu'à rentrer en moi-même. Je suis sûr de ne pas me tromper.

Tu tiens à ce que la fin de mes lettres soit tendre. Tu es enfant, bonne amie, et je ne t'en aime pas moins. Le dernier mot d'une lettre n'est que peu de chose; les mots tendres ne sont guère plus. C'est la pensée qui domine dans toute la lettre qui est tout, et cette pensée ne peut ni se cacher ni se détourner. Elle paraît à travers tout; elle pénètre comme la lumière à travers les plus minces espaces. Si tu peux douter de la nuance qui domine dans chacune de mes lettres, tu n'es guère confiante.

Adieu, mon amie, je voudrais ne jamais te dire ce vilain mot, ou bien l'employer comme on le fait ici—car addio se dit aux arrivants et ne se dit même qu'à eux. Il équivaut au How do you do des Anglais.