La nuit suivante, à 2 heures 1/2 du matin, les Lieven sont réveillés en sursaut. Leur premier mouvement fut de croire à l'arrivée d'un ordre d'exil: leur effroi ne diminua guère quand ils apprirent qu'un nouvel empereur mandait l'ancien ministre au Palais d'Hiver. Cela était-il vrai? N'était-ce pas une ruse de Paul? Le mari de Dorothée de Benckendorf mit longtemps à décider s'il se rendrait à la convocation et, bien des années après, celle-ci n'avait pas oublié les émotions de ce lugubre jour.
Alexandre Ier ne rendit pas à M. de Lieven le ministère de la guerre, mais il lui conserva la confiance entière dont son père l'avait honoré.
Cette période fut l'une des plus heureuses de la vie de Mme de Lieven. Elle aimait son mari, dont l'indiscutable infériorité n'avait pas encore éclaté à ses yeux. Dénuée d'ambition politique, elle jouissait sans arrière-pensée de sa jeunesse, de sa haute situation mondaine, des joies qu'elle trouvait au milieu d'une famille très aimée et très unie. Ses lettres, dont M. Ernest Daudet a publié une analyse fidèle mêlée de longs extraits, reflètent ce calme et cette sérénité, assombris seulement par les absences de l'époux et, un peu plus tard, par les revers de la Russie[ [66].
En décembre 1809, M. de Lieven, qui avait donné en février 1808 sa démission de lieutenant-général pour raisons de santé, fut nommé ambassadeur à Berlin[ [67]. Sa mission dura jusqu'en 1812. Elle fut ce qu'elle pouvait être pour le représentant d'un souverain humilié auprès d'un autre monarque, malheureux, abaissé, vaincu, meurtri, ayant à se méfier de tout et de tous. Dans ces conditions, le rôle du nouveau ministre plénipotentiaire devait être très effacé et il quitta ce poste sans regrets, le 30 juin 1812, quand une guerre imposée mit aux prises son maître et le roi de Prusse[ [68].
Sa femme, de son côté, quoi qu'en ait dit Talleyrand, ne fit grande impression ni sur les diplomates ni sur les hommes politiques allemands, dans les Mémoires desquels sa présence passe inaperçue.
Mais le sort réservait au comte et à la comtesse de Lieven une brillante compensation. Alexandre, en lutte avec Napoléon, cherchait à se rapprocher de l'Angleterre qui accueillait volontiers ses avances. Le premier acte de ce rapprochement devait être la reprise des relations diplomatiques, interrompues depuis Tilsitt, entre Saint-Pétersbourg et la Cour de Saint-James.
Le 5 septembre 1812, M. de Lieven fut nommé ambassadeur de Russie à Londres. Il débarquait le 13 décembre à Harwich et présentait le 18 ses lettres de créance au Prince Régent[ [69]. Mme de Lieven avait trouvé son véritable terrain.
La réception qui lui fut faite en Grande-Bretagne flatta sa vanité: «Il faut se rappeler, disent les Mémoires de Talleyrand[ [70], qu'à cette époque il n'y avait plus, depuis plusieurs années, aucun corps diplomatique à la Cour de Londres, avec laquelle tous les cabinets du continent avaient dû rompre, au moins en apparence, leurs relations officielles. Aussi l'apparition d'une ambassadrice de Russie y produisit-elle une grande sensation. Le Prince Régent, la Cour, l'aristocratie, on pourrait dire la Nation accueillirent avec un empressement, qui ressemblait à de l'enthousiasme, le représentant de l'empereur de Russie. On fêta partout M. de Lieven, et Mme de Lieven, qui, déjà pendant la mission de son mari à Berlin, avait acquis une sorte de célébrité, partagea naturellement les ovations faites à son mari. A la Cour, où il n'y avait point de reine, le premier rang lui revint de droit, et le Prince Régent était charmé de l'attirer à Brighton, où sa présence autorisait celle de la marquise de Conyngham, que peu de femmes de la société anglaise aimaient à rencontrer. L'aristocratie, si hospitalière, accourut au-devant de la nouvelle ambassadrice, et lui accorda d'emblée tous ces petits privilèges réservés aux femmes que leur beauté, leur esprit ou leur fortune placent à la tête du monde élégant; c'est de cette époque que date l'empire incontestable que Mme de Lieven a exercé sur la société anglaise. Elle eut le mérite, en l'acceptant, de tout faire pour le conserver longtemps: il faut en reporter tout l'honneur à son esprit.»
Quelques femmes distinguées se partageaient alors le sceptre de la vie mondaine de Londres: Lady Jersey, l'Égérie des tories, remplie de qualités aimables, Lady Holland, Lady Grenville, enthousiaste et charmante. Mais, entre elles, il restait une place pour un salon plus libre des attaches de parti. «Mme de Lieven, dit M. Lionel G. Robinson, était bien douée pour saisir les occasions et elle prit promptement la place d'une reine du grand monde[ [71].»
«Par un intelligent instinct, et sans se dire qu'un jour peut-être elle ferait là des choses plus importantes», raconte M. Guizot, l'ami fidèle de ses derniers jours, «Mme de Lieven s'appliqua d'abord à assurer dans la société anglaise son succès personnel, et elle y réussit pleinement; elle eut de bonne heure, à la Cour de Saint-James, diverses occasions de faire preuve de tact, de fin sentiment des convenances, de prompte et heureuse repartie... Hommes ou femmes, torys ou whigs, importants ou élégants, tous la recherchèrent pour l'ornement ou l'agrément de leurs salons; tous mirent du prix à être bien accueillis d'elle et chez elle[ [72].»