Mais le salon de Mme de Lieven, d'abord exclusivement mondain, ne devait pas tarder à devenir un centre politique. On a cru pouvoir attribuer ce changement à l'influence de M. de Metternich, après 1818, et à une nouvelle orientation de l'activité intellectuelle de la jeune femme, conséquence de sa liaison avec le grand homme d'État. Cependant elle était bien avant ce temps, semble-t-il, entrée personnellement dans l'action diplomatique.

On en trouverait une preuve dans les dessous du Congrès de Châtillon. D'après M. de Barante, qui le tenait de la comtesse elle-même, le Prince Régent avait confié à cette dernière sa secrète opposition aux idées de son ministère, lequel proposait aux Alliés de n'intervenir en rien dans les questions relatives à l'ordre intérieur de la France. Il souhaitait voir Alexandre repousser les vues du gouvernement britannique et, pour l'informer de ses désirs, passant sur le dos du mari, il chargea l'ambassadrice de Russie d'écrire dans ce sens à Pozzo di Borgo[ [73]. Ce petit fait montre Mme de Lieven déjà engagée dans les intrigues qui, plus tard, seront toute sa vie.

Pouvait-il en être autrement d'ailleurs?

A cette époque où les communications rapides étaient inconnues, la personnalité propre de l'ambassadeur d'une puissance prenait une importance primordiale. Or, en présence des très graves problèmes posés alors devant l'Europe, M. de Lieven était notoirement inférieur à sa tâche.

Chateaubriand a voulu faire de lui un esprit élevé et étendu[ [74], mais, sur ce terrain, l'auteur du Génie du Christianisme est à bon droit suspect: grandir l'époux était encore une manière de rabaisser l'épouse.

Mme de Boigne le dit «homme de fort bonne compagnie et de très grandes manières, parlant peu mais à propos, froid mais poli»; cependant elle ajoute malicieusement: «Quelques-uns le disent très profond, le plus grand nombre le croient très creux...[ [75]

En réalité, le voisinage de sa femme lui fit toujours le plus grand tort, et il faut tenir compte de cette circonstance. Talleyrand reconnaît qu'il avait «plus de capacités qu'on ne lui en accorde généralement»[ [76]. Mais, tout bien pesé, il n'en reste pas moins, aux regards de ses contemporains, un être assez insignifiant et d'intelligence moyenne.

A cette médiocrité, l'esprit souple de Dorothée de Benckendorf devait être d'une haute utilité. M. Guizot dit: «Le comte de Lieven faisait grand usage, pour sa correspondance avec sa cour, des observations et des récits de sa femme; il lui demanda un jour de les écrire elle-même au lieu de lui en donner, à lui, la peine; elle s'y prêta d'abord par complaisance, ensuite avec un intérêt plus sérieux et plus personnel[ [77].» Ce fut sans doute sur cette pente que, de bonne heure, elle dut glisser vers la politique. Une fois engagée dans celle-ci, elle n'y pouvait voir qu'une perpétuelle et tortueuse machination. Elle n'était pas de ces esprits supérieurs qui savent, dans l'examen des affaires, s'en tenir aux vues générales sans tomber dans les petitesses des détails.

Son influence, au début, fut vraisemblablement discrète et il devait en être encore ainsi en 1818. Ce fut d'ailleurs l'une des élégances de Mme de Lieven de s'effacer constamment devant son mari. A Londres, toujours, elle affecta de lui paraître soumise et attachée[ [78]. Plus tard, à l'heure de la séparation, quand elle le saura las de sa part dans leur collaboration, elle s'excusera de sa supériorité dans un joli mouvement: «Cette supériorité, écrira-t-elle à l'un de ses frères, je l'ai mise pendant de longues années à son service. Elle lui a été utile, bien utile...[ [79]

En Angleterre, comme plus tard à Paris, le salon de Mme de Lieven se distinguait des autres centres de réunion mondains par son éclectisme. Quel que fût le parti au pouvoir, opposants et gouvernants, vainqueurs ou vaincus y trouvaient le même accueil, et bien des compromis durent y être ébauchés.