Très aristocratique, très imbue de préjugés de caste, la maîtresse de maison savait ouvrir ses portes à tous ceux dont la position pouvait lui servir.
Mais il fallait se trouver en mesure, d'une façon ou d'une autre, de lui être utile à quelque chose. «Je pus remarquer moi-même, à plus d'une reprise, notera plus tard le duc Albert de Broglie, que, malgré la bienveillance dont elle m'honorait, en raison de la haute situation de mon père, ma conversation lui paraissait plus intéressante le jour où mes relations avec le ministre des Affaires étrangères me permettaient de lui apporter quelques observations qu'elle ne pouvait obtenir autrement[ [80].»
Si elle se servait momentanément de gens plus modestes, elle leur demandait de disparaître, leur instant passé.
Un soir, raconte Lord Malmesbury[ [81], on annonce chez elle «un homme pimpant et de bonne mine. La princesse le regarde fixement et lui dit: «Monsieur, je ne vous connais pas.» Le pauvre homme paraît fort attrapé et s'écrie: «Comment, madame, vous ne vous rappelez pas, à Ems?»—«Non, monsieur.» Elle le salue et lui tourne le dos. Je n'ai jamais rien vu d'aussi impertinent. Il parut clair à la compagnie, qui ne pouvait dissimuler des sourires, que tel peut être utile à Ems et être de trop à Paris.»
Une autre anecdote, contée par M. Daudet, d'après les Souvenirs de la duchesse Decazes, témoigne du même sans-gêne. Mme de Lieven était alors fixée à Paris. «La princesse partait pour les eaux d'Allemagne, où elle devait rejoindre l'empereur de Russie. Désirant ne pas voyager seule, elle cherchait un compagnon. M. Dumon, l'ancien ministre,—ceci se passait sous Louis-Philippe,—lui proposa son gendre, M. Trubert. La princesse accepta et n'eut qu'à se louer des prévenances et des attentions que lui prodigua ce dernier durant ce long voyage fait en voiture et en tête à tête. N'empêche qu'en arrivant à destination, elle lui dit fort lestement et sans embarras: «Votre position, mon cher monsieur, ne me permet pas de vous présenter dans mon monde. Je pense donc que nous devons nous dire adieu[ [82].»
Comme l'ajoute M. Ernest Daudet, la duchesse Decazes, après se l'être laissé conter, a peut-être négligé de contrôler l'exactitude de ce récit, mais, tout en tenant grand compte de cette réserve, on peut penser que, si cette histoire n'est pas vraie, elle est du moins vraisemblable.
En voici une autre, en effet, contée par Mme de Lieven elle-même, montrant la singulière façon dont elle entendait parfois les lois de l'hospitalité.
En villégiature aux eaux de Schlangenbad, en 1850, elle apprend la présence dans la petite ville d'un marquis de Villafranca et le prend pour le partisan dévoué, le confident et le conseiller du comte de Montemolin, fils de don Carlos. Elle désire vivement faire sa connaissance, se creuse la tête pour trouver le moyen de l'attirer chez elle, se rappelle tout à coup qu'il est en relations avec son fils Alexandre et, s'autorisant du nom de ce dernier, lui adresse un billet d'invitation.
Elle s'aperçoit, à l'arrivée de son hôte, qu'elle s'est trompée. «Alors, dit-elle, je ne me gêne plus du tout et je prends les manières que vous me connaissez[ [83].» Oubliant qu'après tout l'invitation vient d'elle et d'elle seule, elle le traite en aventurier, le met à la porte. Et alors, l'inconnu de se regimber:
«—Permettez, madame, je suis le duc de Parme[ [84].»