La leçon était bonne. Mais toutes ces historiettes donnent bien le droit à M. Robinson de dire que «son tact se montrait plutôt dans la difficulté de son goût que dans son affabilité[ [85]».

On sait d'ailleurs que Mme de Lieven fut la plus exclusive des dames patronnesses de l'aristocratique bal d'Almack[ [86]. On l'accusait, à la cour de Londres, d'avoir empiété, au profit des ambassadrices, sur les prérogatives des princesses royales. Très attachée aux honneurs qui lui étaient dus, ne tolérant jamais un manque de formes, elle sut imposer à la vieille reine Charlotte, dont elle n'était pas aimée, une attitude toujours correcte à son égard.

Elle défendait du reste âprement sa situation privilégiée. Un instant, elle crut voir une rivale possible en la princesse Paul Esterhazy, arrivant en Angleterre avec plus de beauté, plus de jeunesse qu'elle et l'avantage d'une proche parenté avec quelques membres de la famille royale. Elle fut vite rassurée, mais elle oublia lentement ce mouvement d'inquiétude et de jalousie: longtemps après, Mme de Boigne la voyait encore s'exercer en politesses «hostiles et perfides»[ [87] envers la belle Autrichienne.

Physiquement, Mme de Lieven n'eut jamais de vraie beauté.

Son portrait, par Lawrence, aujourd'hui à la National Gallery, nous la montre à vingt ans, le nez un peu fort, les oreilles énormes, le cou trop long, la bouche disgracieuse. Néanmoins, il ressort de sa physionomie, sous ses beaux cheveux blonds, un charme réel: les yeux sont profonds et caressants, l'ensemble est fin et spirituel.

Mais, par-dessus tout, une maigreur extrême, une maigreur «désespérante», dit Mme de Boigne[ [88], déparait ce qu'il y avait de grâce dans sa personne et soulignait ce que son abord avait de peu avenant. L'impression laissée par ce portrait se retrouve dans les descriptions de ses contemporains.

M. de Marcellus dira bien d'elle plus tard: «Elle avait été fort jolie», mais seul, avec le baron de Stockmar, il a apporté ce témoignage.

Ce dernier fait d'elle, en 1817, ce tableau, en somme peu flatté, malgré quelques louanges: «La comtesse de Lieven: maintien désagréablement raide, fier, visant à la distinction. Il est vrai qu'elle est pleine de talent, joue excellemment du piano, parle anglais, français et allemand à la perfection, mais on voit qu'elle le sait. Son visage est vraiment beau, pourtant trop maigre, et le nez pointu, ainsi que la bouche qui peut se contracter en formant de nombreux plis, prouvent, au premier aspect, son peu d'inclination à considérer les autres comme ses égaux. Le buste est celui d'un squelette[ [89]

Le plus acerbe de ses ennemis, Chateaubriand, dont le ressentiment ne fut jamais assouvi, lui trouve un visage aigu et mésavenant. Pour lui, elle est seulement «une femme commune, fatigante et aride[ [90]», mais, sans autres preuves, on ne pourrait ajouter grande foi à ces lignes.

M. Ralph Sneyd la connut dans sa vieillesse: «C'était, dit-il, une femme assez grande, droite, maigre, qui, bien que les amoureux ne lui aient pas manqué dans ses jeunes années, n'avait jamais été d'une beauté remarquable. On lui passait volontiers les détails, l'ensemble ayant un charme et un attrait incomparables[ [91]».