En réalité, sans beauté, Mme de Lieven fut, éminemment et au plus haut degré, une véritable grande dame.

D'après les Mémoires de Talleyrand, quand l'âge eut terni «les agréments de la jeunesse, elle sut les remplacer par de la dignité, de belles manières, un grand air qui lui» donnaient «quelque chose de noble et d'un peu impérieux[ [92]

Même note dans une lettre de la comtesse Apponyi à M. de Fontenay, écrite en 1824: «C'est une personne marquante, de beaucoup d'esprit, de beaucoup d'aplomb, grande, parlant de politique, grande musicienne et avec des manières nobles et belles[ [93]

En 1818, elle était encore dans toute sa fraîcheur, et elle ne méritait pas l'affront dont la gratifia plus tard Miraflorès, l'ambassadeur d'Espagne à Londres. Elle montrait à ce dernier une belle Anglaise, Lady Seymour, en lui demandant son appréciation: «Je la trouve trop jeune et trop fraîche», répondit-il, et il ajouta en lui glissant un regard tendre: «J'aime les femmes un peu passées[ [94]

A la veille du Congrès d'Aix-la-Chapelle, ses vingt-sept ans la mettaient à l'abri de compliments de ce genre. Elle pouvait plaire et M. de Metternich, cet homme à bonnes fortunes, est là pour prouver qu'elle pouvait être aimée.

Si les contemporains de Mme de Lieven sont presque unanimes à lui trouver un physique médiocre, ils sont non moins affirmatifs en ce qui concerne l'étendue de son intelligence.

Chateaubriand, seul, lui en dénie toute trace. «Elle ne sait rien, et elle cache la disette de ses idées sous l'abondance de ses paroles. Quand elle se trouve avec des gens de mérite, sa stérilité se tait; elle revêt sa nullité d'un air supérieur d'ennui, comme si elle avait le droit d'être ennuyée[ [95]

Ce portrait est trop poussé au noir pour ne pas être faux et il ne faut pas plus prendre à la lettre la boutade de M. Thiers à Greville, la traitant de bavarde, de menteuse et de sotte[ [96].

Aussi bien, sans beauté physique, sans grande élévation morale, une femme ne saurait acquérir sans esprit la haute situation où elle atteignit.

La duchesse de Sagan, nièce de Talleyrand, pensait ainsi quand elle écrivait à Barante, parlant de Mme de Lieven: «On n'attire que par de la grâce; elle n'avait que bel air; on n'attache que par le cœur, il ne dominait pas en elle. Mais on peut, à part cela, intéresser l'esprit, exciter la conversation et soutenir la curiosité; c'est ce qu'elle savait très bien[ [97]