Greville dit aussi d'elle: «Cette femme est extraordinairement intelligente, d'une finesse extrême, et sait être charmante quand elle veut bien s'en donner la peine. Rien n'égale la grâce et l'aisance de sa conversation, pailletée des pointes les plus délicates, et ses lettres sont des chefs-d'œuvre[ [98]

Écoutons maintenant M. Ralph Sneyd: «Elle avait énormément d'esprit, de cet esprit mâle, sérieux et logique qui ne se rencontre que rarement chez les femmes, tempéré toutefois par la finesse, la grâce et la souplesse qu'on ne retrouve que chez elles[ [99]

La même impression ressort de l'examen de son écriture. Celle-ci est rapide, d'une sobriété rare pour son sexe, avec des lettres souvent abrégées, sans nervosité. Elle a tout à fait l'apparence d'une écriture d'homme cultivé, et ce caractère de masculinité est à signaler.

On vient de voir les opinions les plus favorables sur l'intelligence de Mme de Lieven. Dans d'autres Mémoires l'éloge s'enveloppe de quelques réserves.

Ceux de Talleyrand la jugent ainsi: «Elle a beaucoup d'esprit naturel, sans la moindre instruction, et, ce qui est assez remarquable, sans avoir jamais rien lu... Elle écrit mieux qu'elle ne cause, sans doute parce que, dans sa conversation, elle cherche moins à plaire qu'à dominer, à interroger, à satisfaire son insatiable curiosité. Aussi est-elle plus piquante par la hardiesse de ses questions et même de ses provocations, que par la vivacité de ses reparties[ [100]

En effet, de cette ignorance dont nous avons déjà parlé, elle ne répara jamais la lacune. «La lecture n'était pas son goût, elle ne pouvait s'y fixer. Elle ne lisait que les journaux, et c'était une merveille qu'ayant moins lu, elle sût écrire mieux que personne au monde[ [101]

Celui de ses admirateurs auquel nous empruntons ces lignes ajoute: «Un homme d'État illustre, M. ...., disait qu'elle feuilletait les hommes comme les hommes feuillettent les livres. Mais sa science n'avait pas d'autre source[ [102].» Ce n'était, d'ailleurs, un médiocre résultat.

Très musicienne, elle savait par cœur des opéras entiers. Elle les exécutait à ravir sur le piano[ [103], mais, semble-t-il, ses goûts artistiques s'arrêtaient là.

Pour terminer en ce qui concerne son esprit, nous voulons citer en entier ce passage de Greville, écrit en février 1819, peu après l'époque où nous allons la voir s'emparer du cœur de M. de Metternich. Il jugeait ainsi celle que M. Kleinschmidt appelle «la plus spirituelle diplomate de Russie[ [104]» et dont Mme des Cars disait qu'elle était «la bête la plus forte en politique[ [105]» de l'Angleterre:

«L'idée qu'elle se fait de sa supériorité sur l'univers entier et son dédain pour tous ceux qui l'entourent la rendent incapable de chercher à plaire et impuissante à se plaire elle-même dans le monde. Elle est la personne la plus profondément blasée qui se puisse voir et dévorée par un ennui profond, même dans la compagnie de ses meilleurs amis, peu nombreux du reste, car son attitude est si froide, si ennuyée, si languissante que, lors même qu'elle s'efforce d'être gracieuse et de faire la bonne femme, elle ne parvient qu'imparfaitement à fondre la glace dans laquelle elle semble figée[ [106]