De tout ceci ressort, il faut bien en convenir, une personnalité dont la supériorité ne se serait pas imposée sans ses dons merveilleux pour l'intrigue. Plus âgée, elle consacrera toutes ses forces à celle-ci et Lord Malmesbury dira d'elle: «Elle était la terreur de nos ministres des affaires étrangères[ [107]

Nous verrons ce qu'il faut penser des accusations très nettes d'espionnage lancées contre elle dans la seconde partie de sa vie. Mais, en 1818, si elle tenait déjà sa place dans les conseils de l'ambassade, du moins n'avait-elle pas encore cherché à influencer la politique intérieure des gouvernants anglais.

Elle n'apportera pas, du reste, dans ces intrigues, des vues supérieures. Elle ne comprit jamais grand'chose aux causes profondes des embarras dans lesquels l'Europe se débattait. Mme de Boigne avait déjà remarqué que, pour elle, tout se réduisait à des questions de personnes[ [108] et M. Paul Muret l'a parfaitement jugée, semble-t-il, quand il la caractérise d'un mot: «De fait, elle ne dépassa jamais les horizons des ambassades et des salons...[ [109]»

Mme de Lieven eut peu d'amis sincères et désintéressés. Son égoïsme était déjà un obstacle, et ceux qui l'aimèrent véritablement, comme Lord Grey, durent, plus d'une fois, faire preuve de patience vis-à-vis d'elle.

En 1816, d'après Mme de Boigne, elle était peu aimée et fort redoutée à Londres. La duchesse de Talleyrand dira plus tard, pour expliquer le peu de chaleur de leurs relations—et ses paroles suffiront pour faire comprendre bien des choses: «Elle ne s'intéresse jamais assez à ses amis pour s'identifier à ce qui les touche dans leur vie privée, et je n'ai pas de vie politique[ [110]

En écrivant ces lignes, la nièce de l'ancien évêque d'Autun touchait du doigt le côté faible de son cœur. Trop de diplomatie entrait dans les sympathies de Mme de Lieven pour qu'elles pussent être bien profondes.

Les Mémoires de Talleyrand constatent, à leur tour, qu'«elle était assez volage dans ses affections politiques», et ils ajoutent: «Où se marquait son habileté, c'est qu'elle se trouvait presque toujours dans de meilleures relations avec le ministre qui arrivait au pouvoir qu'avec celui qui le quittait[ [111]

On la vit détester et vitupérer ceux qu'elle avait le plus choyés. Bien peu—Metternich ne fut pas une exception—échappèrent à la règle, quand leur devoir se heurta à sa fantaisie ou à l'intérêt russe.

Il serait injuste d'ailleurs de ne pas lui tenir compte de certains élans de cœur qui militent en sa faveur. La plus durable de ses amitiés fut celle vouée à M. Guizot. Ce fut sans doute œuvre de patience et de dévouement de la part de cet esprit fin et indulgent que de fixer cette âme mobile et inquiète, de donner à ses vieux jours l'apaisement d'un amour sans alliage diplomatique.

Deux autres de ses affections sont tout à son honneur. Elle se lia—jusqu'à oser prendre maintes fois leur défense—avec la princesse Charlotte, fille du Régent, et avec la belle-sœur de celui-ci, la malheureuse duchesse de Cumberland, l'une et l'autre si mal en cour. Il fallait, pour ainsi faire, avoir quand même quelque peu de courage.