La place prise par Mme de Lieven dans la vie mondaine de Londres était trop haute pour qu'elle ne fût pas exposée à la médisance.
On lui prêta une aventure avec le Prince de Galles, toujours plein de prévenances pour elle[ [112]. Rien n'est venu, à notre connaissance, confirmer ce bruit.
Cependant, comme l'insinue cette mauvaise langue de Mme de Boigne, on tenait «beaucoup de mauvais propos sur sa conduite personnelle»[ [113]. Sa réputation, en effet, ne devait pas être très pure, pour que M. Thiers osât, comme il le fit, dire à brûle-pourpoint à Greville: «Vous avez été son amant, n'est-ce pas?» Le secrétaire du conseil privé eut beaucoup de peine à se défendre d'avoir jamais eu cet honneur[ [114].
Elle fit un jour l'aveu de ses faiblesses à M. de Metternich. L'un et l'autre semblent s'être complu dans ces singulières confidences. Il lui écrivait, pour solliciter les siennes: «Mande-moi tout: que je sache quand tu as été heureuse et quand tu ne l'étais pas. Je sais au reste ce qui te regarde; tu n'as pas besoin de nommer: je crois que je pourrai y suppléer. Tu as fait des choix et tu as été trompée: quelle est la jeune femme qui ne l'a pas été[ [115]?»
Un autre passage des lettres du prince nous parle encore de l'un de ces choix, dont le héros pourrait bien avoir été Dolgorouki[ [116]. Aucun indice cependant ne permet d'affirmer que ce caprice ait franchi le point délicat au delà duquel il aurait pu être coupable. Mais M. de Metternich en a dit assez pour nous prouver que tout n'était pas calomnie dans les anecdotes qui couraient sur la vertu de son amie[ [117].
Telle était la comtesse de Lieven, au mois d'octobre 1818, au moment où elle rencontrait à Aix le ministre autrichien.
Elle avait eu quatre enfants: une fille qu'elle avait déjà perdue et trois fils, Alexandre, Paul et Constantin, dont elle surveillait encore l'éducation[ [118].
A trente-cinq ans, son cœur allait s'ouvrir à nouveau. Elle allait pouvoir bientôt, dans la joie de son amour naissant, écrire au grand charmeur dont la grâce avait captivé son âme, dont la puissance flattait son orgueil et servait ses desseins: «Mon ami, comme il m'est doux de t'aimer! C'est une si ravissante chose![ [119]».
Un article du traité de Paris du 20 novembre 1815 avait prescrit que, à l'expiration d'un délai de trois ans, les souverains examineraient si la situation intérieure de la France permettait de retirer de ce pays les troupes étrangères[ [120].