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Published 21 October 1908.

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by Plon-Nourrit et Cie.

PRÉFACE

Mme de Lieven, femme de l'ambassadeur de Russie à Londres, fut en 1818, durant le congrès d'Aix-la-Chapelle, la maîtresse de Metternich. Le 22 octobre, dans le salon de Nesselrode, les deux personnages firent connaissance. Jusqu'alors Metternich n'était pour Mme de Lieven qu'un homme froid, intimidant, désagréable, et elle n'était pour lui qu'une grande femme maigre et indiscrète. Ce jour-là Mme de Lieven et Metternich s'apprécient: Metternich pense que la dame n'est pas vulgaire et la dame juge Metternich aimable. Le 25, excursion à Spa et déjeuner à Henrichapelle; le charme opère; les deux diplomates changent de voiture pour ne pas se quitter, et le chemin paraît court à Metternich. Le 28, visite du ministre à l'ambassadrice; pendant une heure il reste assis à ses pieds. Puis, les Lieven se rendent à Bruxelles. Le 13 novembre, ils sont de nouveau à Aix-la-Chapelle. Le 14, écrit plus tard Metternich à Mme de Lieven, «tu es venue dans ma loge, tu as eu la fièvre, tu m'as appartenu!» C'était aller vite en besogne, et le siège ne fut pas long. Mais Metternich savait être pressant et Mme de Lieven avait déjà capitulé plus d'une fois: «Tu as fait des choix, lui disait galamment Metternich, et tu as été trompée; quelle est la femme qui ne l'a pas été?»

On aura d'ailleurs, en lisant l'introduction de l'ouvrage que nous préfaçons, les détails les plus sûrs et les plus complets sur la liaison des deux amants, et on saura, en lisant la conclusion, comment elle finit. Ils passèrent ensemble près de la moitié du mois de novembre 1818; lorsque l'un d'eux avait un instant de liberté, il envoyait à l'autre un journal anglais! Ils ne purent se rejoindre ni en 1819 ni en 1820: tous deux, comme dit Metternich, étaient dans les affaires. Mais aux mois d'octobre et de novembre 1821, ils se retrouvèrent à Hanovre et à Francfort durant une douzaine de jours qu'ils mirent évidemment à profit, en dépit des fêtes, des soirées et des obligations mondaines. En 1822, au congrès de Vérone, nouvelle rencontre, et cette fois, Mme de Lieven avoue aux siens qu'elle a fait amitié avec Metternich; ses ennemis la traitent d'Autrichienne et Chateaubriand rapporte malignement que le grand homme venait se délasser chez elle et s'amuser à effiloquer de la soie... Et ce fut tout. Les amants ne se revirent plus qu'en 1848. Pourquoi? C'est que Metternich, devenu veuf, a convolé en secondes noces avec une jeune fille d'assez basse origine dont il s'était épris, et Mme de Lieven estime qu'il a dans la circonstance agi comme un niais et que le chevalier de la Sainte-Alliance finit par une mésalliance. C'est qu'elle est plus que jamais une femme d'intrigues et, après la mort du tsar Alexandre, la question d'Orient la brouille avec Metternich; elle préfère, selon ses propres mots, aux voies tortueuses du chancelier la marche droite de l'empereur Nicolas.

M. Jean Hanoteau possède les lettres que Metternich adressait à Mme de Lieven en 1818 et en 1819, et il les publie. Elles sont intéressantes. Metternich manie aisément la langue française. Pourtant, il n'écrit pas avec beaucoup de correction et sa façon de s'exprimer est fréquemment obscure. Il est et demeure Allemand. De là son Gemüt, car il a du Gemüt et il se pique d'en avoir: le Gemüt, dit-il, voilà «le premier don du Créateur»; il ajoute qu'il est porté au rêve et à la mélancolie, à la wehmütige Stimmung, que son bonheur ne résidera jamais que dans son cœur. De là, dans ses lettres, je ne sais quoi de nébuleux et d'abstrait. Il philosophise; il s'efforce de prouver à son amie qu'ils sont «deux êtres parfaitement homogènes»; il lui apprend que notre être se compose de deux essences, le corps et l'âme, et que l'âme a besoin d'organes qui forment le système nerveux; il disserte pesamment sur le cœur humain; il prétend qu'il a fait des découvertes morales et trouvé de grands principes, des vérités éternelles. Metternich, avouait plus tard Mme de Lieven, «est plein d'un interminable bavardage, bien long, bien lent, bien lourd, très métaphysique et ennuyeux». Fat et pédant à la fois, il se regarde comme le premier homme de l'univers; avec une énorme et naïve présomption il affirme qu'il sait aimer plus et mieux que la plupart des mortels, qu'il est constamment arrivé à ses fins, qu'il a toujours gagné le prix de la course, qu'il est un des hommes les plus justes du monde, qu'il ne sent pas comme le commun, qu'il ignore la peur et qu'il dispose d'une puissance immense, qui est la raison, le calme, la force de l'âme, et il est tout fier d'avoir eu Mme de Lieven, de la dominer à distance, de la «mettre au nombre de ses propriétés». Ses lettres sont donc un témoignage de sa vanité, de son incommensurable orgueil. Mme de Lieven n'écrit-elle pas, lorsqu'elle le revoit en 1848, qu'il est, comme jadis, plein de satisfaction intérieure, qu'il ne cesse pas de parler de lui-même et de son infaillibilité?

On peut, par instants, deviner les réponses de Mme de Lieven et on notera ce mot, répété par Metternich, qu'elle aime l'ambition et tout sentiment qui pousse un homme à aller en avant. M. Jean Hanoteau nous renseigne à merveille sur la princesse, et qui ne sait qu'elle fut rappelée à Pétersbourg en 1834 et qu'elle s'établit en 1836 à Paris pour tenir durant vingt années une place importante dans la société française et devenir l'Égérie de M. Guizot? Les anecdotes foisonnent sur son compte. Elles courent les chancelleries. Une d'elles représente Mérimée, au sortir d'une soirée, rentrant à l'improviste dans le salon de la rue Saint-Florentin où l'austère Guizot ôte déjà son grand cordon; une autre raconte qu'une femme de chambre trouva ledit cordon dans le lit de Mme de Lieven. Notre éditeur a bien fait de laisser de côté ces commérages, si amusants qu'ils soient. Mais il a eu raison de rechercher dans les correspondances du temps et d'énumérer les paroles de dépit et de haine qui, après la rupture, échappèrent à Mme de Lieven: elle reconnaît, par exemple, que Metternich ne manque pas d'esprit et d'intelligence, mais celui qu'elle nommait son bon ami et son bon Clément n'est plus pour elle qu'un grand fourbe. Metternich, plus indulgent, se contentait de dire que Mme de Lieven avait besoin de se remuer et qu'elle ne pouvait jamais rester tranquille.

Les anecdotes sont rares dans ces lettres de Metternich. Quelques-unes méritent d'être citées. Le bourgmestre de Judenbourg se plaint des souris qui font des dégâts dans la campagne. «Depuis quand? demande Metternich.—Depuis les Français.—Les Français avaient donc des souris avec eux?—Non, mais ils ont mangé tant de pain qu'ils ont semé de miettes tous nos champs, et depuis lors les souris de la Styrie se sont établies ici.» Le chasseur de Metternich en Italie est un Tchèque qui ne sait qu'un seul mot italien: avanti, et au moyen de ce mot, il arrive à tout ce qu'il veut: avanti, et les postillons avancent; avanti, et les postillons reculent; avanti, et l'hôtelier sert le souper.