Certaines lettres sont curieuses: celle où Metternich révèle à son amie de la veille sa vie amoureuse et sentimentale, celles où il décrit son voyage d'Italie—bien qu'il débite souvent des phrases banales sur le climat, les arts et les vicissitudes humaines,—celles où il parle de Mme de Staël, cette femme-homme dont le salon ressemble à un forum et le fauteuil à une tribune, de la duchesse de Sagan, de Napoléon. «Il est charmant, disait Mme de Lieven en 1848, quand il raconte le passé et surtout l'empereur Napoléon.» C'était lui qui transmettait au pape Pie VII les propositions impériales, et Napoléon offrit une fois au pontife une pension de vingt millions; le pape répondit qu'il avait fait ses calculs et que quinze sous par jour lui suffisaient. «Je n'ai jamais été plus fier, assure Metternich, que le moment où j'ai fait cette commission à Napoléon.»

Mais les lettres les plus piquantes sont peut-être celles où il explique son ascendant sur François II: «L'empereur fait toujours ce que je veux, mais je ne veux jamais que ce qu'il doit faire», et celles où il proteste qu'il n'est pas jaloux, où il expose gravement, doctoralement que Mme de Lieven doit être douce, gentille, excellente pour son mari, doit garantir avant tout la paix dans son intérieur, que son mari a des droits, que lui, Metternich, n'a jamais brouillé un ménage, qu'il sait ce qui constitue les bons ménages, qu'il respecte la loi et veut qu'on l'observe: au mois d'octobre 1819, lorsque Mme de Lieven accouche d'un fils dont il n'est pas le père—et qui n'était pas du tout, comme prétendaient les bonnes langues, l'enfant du Congrès—il la félicite d'être sortie d'embarras et de se sentir légère!

Nous avons tenu dans nos mains le manuscrit des lettres et nous pouvons certifier que M. Jean Hanoteau l'a scrupuleusement reproduit. Il a fait davantage. Il a expliqué toutes les allusions au passé de Metternich: il a identifié tous les diplomates et hommes politiques mentionnés dans les lettres et désignés par de simples initiales; il a consacré à chacun d'eux une note substantielle. D'aucuns trouveront même que son commentaire est trop abondant et vraiment luxueux; ne quid nimis, aurait dit M. de Metternich. Quoi qu'il en soit, et puisque M. Jean Hanoteau a voulu que son premier travail fût présenté au public par un vétéran de la science historique, nous jugeons en toute franchise que son œuvre est très consciencieuse et qu'elle témoigne d'un fort grand soin, d'une lecture étendue, d'un vaste savoir. Ce petit roman épistolaire, encadré de si bonne façon, éclaire d'un jour nouveau la vie de deux personnages remarquables du siècle dernier.

Arthur Chuquet.

Nous aurions voulu présenter au Lecteur la série complète des lettres échangées par le prince de Metternich et la comtesse de Lieven. Ce désir, qu'il ne nous a pas été possible de réaliser, a nécessité de nombreuses recherches, au cours desquelles nous avons rencontré de précieux appuis. Nous tenons à dire, dès ces premières pages, le souvenir que nous en conservons.

M. Frédéric Masson, de l'Académie française, a bien voulu nous aider, dans cette recherche de documents nouveaux, de ses très éclairés conseils et de ses obligeantes démarches. Par lui, nous avons eu l'honneur d'être présenté à S. A. I. le grand-duc Nicolas Mikhaïlovitch dont tous connaissent les beaux travaux historiques, qui a daigné, avec une bienveillance inépuisable, nous faciliter la poursuite, en Russie et en Autriche, des parties perdues de la correspondance de M. de Metternich. A l'un et à l'autre nous offrons l'hommage de notre profonde gratitude.

M. Gabriel Hanotaux, de l'Académie française, a bien voulu, lui aussi, nous guider avec une amabilité et une indulgence dont nous ne savons comment lui témoigner assez notre reconnaissance très dévouée.

Nous devons encore de chaleureux et respectueux remerciements à M. Arthur Chuquet, membre de l'Institut, pour sa préface comme pour ses encouragements si utiles et si compétents.

Nous n'oublions pas les collectionneurs qui ont mis à notre disposition nombre de pièces inédites, tout d'abord M. le général Rebora, dans les belles archives duquel nous avons largement puisé, M. le comte Puslowski, M. Germain Bapst, M. Noël Charavay, M. Warocqué.

Nous tenons enfin à remercier particulièrement M. Raoul Bonnet, car son érudition très sûre a grandement favorisé nos investigations. Nous lui devons beaucoup et nos mercis, si cordiaux soient-ils, ne pourront acquitter notre dette envers lui.