Paris, 29 septembre 1908.
Jean Hanoteau.
INTRODUCTION
I
La très tendre affection qui, pendant quelques années, unit le prince de Metternich et la comtesse, depuis princesse de Lieven[ [1], n'est plus un secret.
Chateaubriand, le premier, la fit connaître au public. Comme il n'aimait pas l'ambassadrice de Russie à Londres, il mit dans sa révélation toute la malveillance dont il était capable: «Les ministres, et ceux qui aspirent à le devenir, dit-il dans les pages où il peint la société britannique au temps de sa mission en Angleterre, sont tout fiers d'être protégés par une dame qui a eu l'honneur de voir M. de Metternich aux heures où le grand homme, pour se délasser du poids des affaires, s'amuse à effiloquer de la soie[ [2]».
On a cherché—et peut-être en partie trouvé—la raison d'être de cette animosité du grand écrivain dans le peu d'empressement avec lequel Mme de Lieven accueillit, au cours des fêtes de Vérone, l'orgueilleux ami de Juliette Récamier[ [3].
Comme on a pu le constater depuis, en effet, pas une fois, dans ses lettres de cette époque, elle ne fait mention de lui. Elle n'avait donc pas été éblouie par sa présence. Or, Chateaubriand n'aimait pas que l'on passât à ses côtés en indifférent. Il était l'homme dont Talleyrand dira, en apprenant qu'il se plaignait de maux d'oreilles: «Il se croit sourd depuis que l'on a cessé de parler de lui[ [4]». Toutefois, l'antipathie de l'auteur des Martyrs pour la maîtresse de M. de Metternich est antérieure au Congrès de Vérone, car, de Londres, en juin 1822, il la traitait déjà, assez dédaigneusement, de «femme d'intrigues[ [5]».
Cependant, bien avant la publication des Mémoires d'outre-tombe, on avait jasé sur la liaison du ministre des Affaires étrangères d'Autriche et de la comtesse de Lieven.
Les assiduités du futur Chancelier auprès de la grande dame russe, pendant les derniers jours du Congrès d'Aix-la-Chapelle, n'avaient pas échappé aux regards, professionnellement curieux, des diplomates. Quelques personnes, d'ailleurs, étaient dès lors dans le secret. En pareil cas, quelques personnes deviennent bien vite tout le monde.
A Paris, Louis XVIII, si friand de petits scandales, était au courant de cette intrigue, et il pouvait renseigner Decazes sur la correspondance entretenue par Mme de Lieven avec son «cher z'amant»[ [6].