Aux conférences de Vérone, l'ambassadrice de Russie fut froidement accueillie par ses compatriotes et Mme de Nesselrode notait à ce sujet: «Le soupçon qu'on a d'une liaison de la comtesse avec Metternich est la cause du soulèvement qui s'est produit contre elle[ [7].»
Bien d'autres indices encore permettent de croire les contemporains bien informés.
Lorsque la comtesse de Lieven mit au monde son fils Georges, le 15 octobre 1819, celui-ci fut dénommé par la malignité publique «l'enfant du Congrès». Le surnom était d'ailleurs plus piquant que juste. Sa méchanceté tombe devant ce fait: les deux personnages visés ne s'étaient pas vus depuis le 24 novembre 1818, onze mois avant la naissance de l'enfant.
Mais les bonnes langues de la Cour de Saint-James n'en cherchaient pas si long.
Un peu plus tard, le prince Paul Esterhazy, ambassadeur d'Autriche à Londres, se plaignait des lettres échangées à sa barbe[ [8], et parmi les hommes politiques qui, à partir de ce moment surtout, se pressèrent dans les salons de Mme de Lieven, beaucoup y étaient sans doute attirés par l'espoir d'y trouver un reflet de la pensée du tout-puissant ministre.
Tous ces bruits malveillants, comme tant d'autres, auraient pu n'avoir aucune consistance et ne reposer sur aucune réalité. Ils furent confirmés par diverses révélations ultérieures.
La preuve historique de l'intimité du prince de Metternich et de l'ambassadrice de Russie fut acquise lorsque M. Ernest Daudet publia un fragment de leur correspondance, dont il avait pu découvrir une copie exécutée, au passage des courriers à Paris, par le cabinet noir de la Restauration[ [9].
Cette précieuse publication était cependant incomplète et il était encore impossible de déterminer la date et les péripéties du début de cet amour.
Un hasard heureux nous a mis sur la trace d'une nouvelle liasse de lettres écrites par M. de Metternich à son amie, immédiatement après leur séparation, au lendemain du Congrès d'Aix-la-Chapelle. Cette série comprend tous les billets envoyés par le prince—nous n'avons pu retrouver les réponses de la comtesse—depuis les derniers jours de novembre 1818 jusqu'au 31 avril 1819. Ces pages contiennent les premières confidences de l'amant.
Il nous a été impossible de suivre l'histoire de ces lettres depuis le moment où, d'une façon inconnue, elles sortirent du tiroir de Mme de Lieven jusqu'à celui où elles tombèrent entre nos mains.