Combien d'amis trouverais-tu qui te donneraient un pareil conseil? Et ton cœur ne te dit-il pas que je t'aime plus que ne pourraient t'aimer ceux qui te diraient le contraire? Consulte-le toujours, ton cœur, si tu veux savoir ce que je veux. Il ne te trompera jamais, aussi longtemps qu'il sera à moi.

Adieu, mon amie. Tu vois que mon no 1 est long[ [171]. Tu en recevras de bien plus longs encore. Il est si facile de dire ce qui vous passe par la tête quand l'on a le cœur plein, tout aussi facile que de trouver quatre mots quand le cœur est vide. Tu me crois tout à toi, parce que je le suis: rien ne trompe sur ce fait.

Adieu et au revoir. Que ne pourrais-je le dire souvent! Conçois-tu la peine qui ne m'attend, hélas! que trop tôt? Mais, bonne amie, je te reverrai!

No 2.

A[ix-la-Chapelle].
Ce 20 novembre 1818, minuit.

Mon amie, il s'est opéré un changement forcé dans mes projets de voyage. Je ne partirai d'ici que dimanche 22 pour aller coucher à Saint-Trond, au lieu de partir d'ici le 21 et aller coucher à Liège. Je serai le 23, à midi, à Bruxelles. Dans mon premier plan, j'y serais arrivé le 22 au soir. Il y a donc une matinée de différence. Ne me dis pas qu'une matinée est beaucoup: elle peut être tout. En me consultant, je sens qu'une minute vaut la vie sans cette minute. Mais les maîtres de poste raisonnent autrement et mes collègues raisonnent comme des chevaux. Ils fouettent parce qu'ils sont fouettés à leur tour. Mon amie, puis-je leur dire ce qui m'attire à Bruxelles[ [172]? Et si je le leur disais, me laisseraient-ils partir, quand il s'agit de la traite des nègres? Dussé-je en devenir noir moi-même, ils se contenteraient de rester blancs et ils me cloueraient à la table verte. Je t'ai dit pour le moins vingt fois, dans le peu de bons moments où j'ai pu te parler, que je faisais le plus abominable des métiers; j'en ai une conviction si forte et si profonde que mon malheur en est accru au point de devenir insupportable.

Puis, je rentre dans mon cœur et je sens qu'il vit! Tout mon espoir, toute ma consolation est dans ce cœur que le monde me nie! Et encore ce fait tient-il plus ou moins à mon métier! Comment un homme de mon espèce pourrait-il sentir? Comment lui accorder ce que l'on ne refuserait qu'avec la crainte de commettre une injustice au mendiant dans la rue? Ma bonne D[orothée], je te le demande: crois-tu que je puisse aimer? Es-tu contente que je ne sois pas ce que l'on croit que je suis? N'éprouves-tu même pas un peu de bonheur de le savoir mieux que le monde? Gardons ce secret à nous deux; ne le trahissons pas; qu'il soit et qu'il reste le nôtre. Dis-toi, dans toutes les circonstances de ta vie, qu'il existe un être qui t'est dévoué, plus certes qu'on ne te l'a jamais été. Quel est donc le motif qui pourrait me porter à te le dire? Qu'ai-je eu de toi hors ce que j'aime plus aujourd'hui que ma vie: la conviction d'être aimé de toi et de l'espérance sur un avenir vague! Mon amie, il faut que tu aies de bien grandes qualités pour que je sois placé vis-à-vis de toi ainsi que je le suis; sans te connaître par l'usage de la vie, fût-ce même celui du salon, sans souvenir autre que de ce que je t'ai voué de sentiments dans un aussi court espace de temps que l'est celui de notre connaissance, sans un fait, sans prémisses et sans suites!

Que de confiance ne dois-je pas te vouer; combien ce lien invisible, qui est l'amour lui-même, doit m'avoir saisi pour que l'homme au monde le moins susceptible d'illusions n'éprouve pas un seul instant la crainte d'avoir trop donné. Quand je t'ai dit, le premier jour où je t'ai parlé de nous, que tu me connaissais tel que je suis, t'ai-je trompée? J'ai été pour toi ce que je suis si rarement: tout en dehors dès les premiers moments de notre liaison. Je n'y ai point eu de mérite; mon cœur a toute ma confiance: il ne m'a jamais trompé et il ne me trompera jamais. C'est lui qui m'a permis de croire et j'ai cru; c'est lui qui m'a fait passer sur toutes les considérations par trop naturelles dans notre position, et j'ai passé outre. Rends-moi la justice que je ne me suis point arrêté, mais aussi sois sûre que l'on ne m'a jamais vu bouger de ma place. Je tiens ferme ce que je tiens et ce à quoi je tiens. Mon âme est forte et droite et mes paroles sont vraies, toujours et en toute occasion. C'est là l'énigme résolue de ma prétendue finesse. Aussi souvent qu'un sot se trompe sur mon compte, il m'accuse de cette finesse que je déteste parce que je la méprise. Il se fâche et je reste calme: voilà ma réputation de froideur établie. J'ai une mine sur laquelle on cherche ce que la foule n'y trouve pas, mais ce que mon ami découvre facilement et ce que mon amie découvre toujours. Il suffit du fait pour me nier du cœur. Je suis enfin sans haine et sans passions—sans haine car j'ai trouvé toujours que mes ennemis avaient tort et je les ai plaints—sans passion autre que pour l'être qui ne s'en vante pas. Voilà l'homme introuvable défini et voilà en peu de mots l'histoire de ma vie.

Le jour où tu me diras: comme tu sais bien aimer, je serai l'homme du monde le plus fier. Cette fierté est la seule de laquelle je sois capable; je réserve toute autre aux sots et je ne le suis pas. Cette prétention enfin est la seule que je me permette d'avoir.