J'ai dîné chez le P. de H.[ [188]. J'ai beaucoup parlé affaires. J'ai rendu compte de commissions que l'on m'avait données. Bon Dieu, comme toutes ces affaires et ces intérêts me touchent peu! J'ai cependant réussi en tout: j'ai tout fait et tout fini. Ce fait se lie à mon sort. Je parviens toujours à tout ce qui ne m'intéresse pas, et je reste seul et malheureux au milieu de ce que le monde appelle du succès et ce que les sots nomment du bonheur. Mon amie, ce n'est pas là qu'est le bonheur, et il ne s'y trouvera jamais: veux-tu savoir où il se trouve? Comme nous le saurions à nous deux si le monde n'était point placé entre nous!
J'ai une bonne occasion pour envoyer cette lettre par Bruxelles à Paris. Elle t'arrivera vite et bien. J'aurai soin de t'en faire passer une autre de Francfort.
Je vois que ma correspondance tournera en un véritable journal. Ne t'ennuie pas à le lire. Il me reste tant de choses à te dire! Je n'en trouverai, hélas! que trop le temps dans notre cruelle séparation.
Je vais demain à Cologne. J'y ai quelques affaires qui me forcent à y passer la nuit. Après-demain, je coucherai à Coblenz.
Adieu, bonne amie. Pense à ton ami, le meilleur que certes tu as jamais eu: aime-le et calcule ses peines sur les tiennes. Je ne te dis pas de m'écrire. Je suis sûr que tu le fais. Je le suis de tout et pour toujours!
No 6.
Coblenz, ce 1er décembre 1818.
Je commence un nouveau mois loin de toi, mon amie, et je le commence dans le lieu qui m'a vu naître. Je ne puis te dire à quelles singulières réflexions tant de circonstances entassées dans un si court espace de temps que l'est celui qui englobe toute notre existence font naître en moi.
Mon amie, il faut que je t'aime beaucoup pour souffrir tout ce que je souffre! Ne m'abandonne plus, et que je retrouve toujours en toi l'amie qu'il me faut pour le bonheur de ma vie!