J'ai couché la nuit dernière à Cologne. Ma journée a été courte, car j'avais du monde qui m'attendait dans cette ville, et que j'ai dû voir, quelque peu disposé que je sois à m'occuper de rien, à la lettre: de rien.
Je suis parti de Cologne ce matin, je suis arrivé ici cet après-midi.
Tu ne sais rien de ma vie, excepté ce que tu as lu depuis plusieurs années dans les feuilles publiques; or, ce n'est certes pas le moyen de savoir rien de ce qui peut t'intéresser sur mon compte.
Nous nous sommes vus, je t'ai aimée; tu as appris à me connaître mieux en moins de quatre semaines que tu ne m'eusses connu sans doute, durant des années d'un commerce moins intime. Mais tu ne sais cependant rien de moi. Tu connais aujourd'hui mon cœur mais tu ne sais rien de l'histoire de ma vie.
Quel champ à exploiter, mon amie, que celui d'une vie entière! Que de bonnes heures à passer dans de longues soirées d'hiver! Mon amie, nous aurions à nous conter beaucoup et n'aurions pas tout dit au bout de l'hiver! Quel mal y aurait-il à nous laisser tranquillement établis sur un de ces meubles que vous avez tant raffinés en Angleterre, au coin du feu, loin de tout trouble, sans interruption, moi te voyant me sourire vingt fois, t'entendant m'applaudir et peut-être même me gronder, moi toujours prêt à te dire plus que peut-être même tu voudrais entendre, et toi m'écoutant toujours et me contant à ton tour tant et tant de choses que je désirerais savoir!
Un pareil hiver vaudrait-il celui que tu vas passer? Et sais-tu quel en serait le résultat? Nous saurions ce dont nous avons le pressentiment aujourd'hui, qui nous est venu comme toute inspiration, comme tout ce que l'on aime à croire: nous saurions, mon amie, que notre âme est de la même trempe et que, sortis de la main d'un même Créateur, nous sommes deux êtres parfaitement homogènes! Crois-en, mon amie, à la première qualité, peut-être à la seule que j'aie: à mon tact. Je ne me trompe pas sur ce fait et c'est toi qui me sers de seule consolation.
Je vais t'esquisser mon histoire. Où l'idée pourrait-elle m'en venir plus naturellement que tout juste à Coblenz?
Je suis né dans cette ville le 15 mai 1773, un peu plus de treize ans avant que le même moule a servi au sort pour créer, à plus de 600 lieues, cet être que j'ai deviné avant de l'avoir connu[ [189].
Mon père était ministre de l'Empereur dans toute cette partie de l'ancien empire[ [190]. La place convenait à mon père: il s'y est trouvé au milieu de ses possessions principales, près de ses sujets qu'il a rendus plus heureux que ne l'a fait la république française qui les lui a arrachés, comme au reste des princes allemands de la rive gauche du Rhin.
Ma jeunesse n'a présenté rien de remarquable. J'ai été un bon enfant, laborieux, fort occupé de mes devoirs et de mes livres. A l'âge de mon premier développement, mon esprit et mon cœur se sont portés sur deux routes différentes. J'ai donné dans une exaltation religieuse telle que mes parents et mes gouverneurs en ont été effrayés. Mes vœux allaient leur train et mes études le leur. A dix-sept ans, j'ai été—à un peu d'expérience près—ce que je suis aujourd'hui, tout juste ce que je suis, mêmes qualités et mêmes défauts, mais mon cœur est redescendu sur terre.