J'ai fait à cette époque, à Bruxelles[ [191], la connaissance d'une jeune femme de mon âge, pleine d'esprit, de bon goût et de raison, française, de l'une des premières familles. Je l'ai aimée comme aime un jeune homme. Elle m'a aimé dans toute l'innocence de son cœur. Nous voulions tous deux ce que nous ne nous sommes jamais demandé; je ne vivais que pour elle et pour mes études. Elle, qui n'avait rien de mieux à faire, m'a aimé tout le jour; elle passait les nuits avec son mari, et je crois qu'elle y était plus occupée de moi que de lui. Cette relation a duré plus de trois ans, et elle a eu pour moi l'inappréciable avantage de me détourner de toutes les folies de mauvais goût si communes à cet âge. Réunis, nous nous assurions de notre amour réciproque, et nous voyions un si long avenir devant nous, que nous remettions le dénouement de tant d'amour à des temps plus opportuns, comme si le temps ne coulait pas alors comme toujours! Absents, nous nous écrivions et nous ne pouvions attendre le moment de nous réunir. Nous fûmes enfin séparés pour plus de quinze ans. Je l'ai trouvée alors en liaison et grandie de 2 pouces. Nous nous revîmes sans nous aimer et en parlant du vieux temps comme on lit une chronique[ [192].
A dix-sept ans, j'étais mon maître. Mon père, voyant que j'étais loin de faire et même de viser à des folies, me laissa une pleine liberté. A vingt ans, j'ai été nommé ministre de l'Empereur à la Haye. La révolution de la Hollande empêcha mon départ pour ce poste et je fis le voyage de l'Angleterre[ [193]. L'été de 1794[ [194], je me rendis pour la première fois à Vienne. J'y fus accueilli par la société avec bonté. J'avais vingt et un ans et on me trouva plus de raison et surtout plus d'usage du monde qu'à une foule de nos têtes à perruques.
Je me suis marié peu de mois après mon arrivée à Vienne[ [195]. Les parents avaient arrangé le mariage; on avait remis le fait à la décision des parties intéressées. J'étais fâché de me marier; mon père le désirait et je fis ce qu'il voulut.
Je suis bien loin aujourd'hui de le regretter. Ma femme est excellente, pleine d'esprit, et réunissant toutes les qualités qui font le bonheur d'un intérieur. J'ai de grands enfants qui sont mes amis, et je puis voir, d'après un cours des choses naturel, la deuxième et même la troisième génération.
Ma femme n'a jamais été jolie; elle n'est aimable que pour ceux qui la connaissent beaucoup. Tout ce qui est dans ce cas l'aime; le public la trouve maussade et c'est tout juste ce qu'elle veut. Il n'est rien au monde que je ne fasse pour elle.
A vingt-huit ans, j'ai accepté le poste à Dresde[ [196]. Mon beau-père, qui ne voulait pas se séparer d'une fille unique, m'avait empêché de me livrer aux affaires publiques. J'ai peu perdu à ce retard. J'ai beaucoup observé: le sentiment qui se développa en moi, fut celui de trouver que, dans toutes les grandes occasions et dans les désastres qui accablèrent mon pays, j'eusse agi différemment de ceux qui conduisirent à cette époque la barque de l'État. J'ai vingt défauts, mais pas celui de la présomption. Mon caractère ne porte pas à l'opposition: je suis trop positif et je n'aime pas m'occuper de la critique. Mon esprit va toujours vers les moyens. Je suis calme et je n'aime pas le rôle facile quand j'ai le choix entre ce rôle et celui qui est utile. Avec ces éléments-là, on n'est jamais dans une opposition permanente.
Je restai dix-huit mois à Dresde, et je passai à Berlin où je restai à peu près le même temps[ [197]. En 1805, j'y ai eu de grands intérêts à traiter avec l'empereur Alexandre; il me demanda comme ambassadeur près de lui. J'y fus destiné et appelé à Vienne.
Je fis partir une partie de mes effets pour Saint-Pétersbourg. Arrivé à Vienne, l'Empereur me dit que Napoléon avait décliné l'envoi du comte Cobenzel[ [198], et qu'il avait témoigné le désir que je fusse envoyé à Paris. Je fis tout ce que je pus pour éviter la balle: il fallut obéir. Je restai ambassadeur à Paris depuis 1806 jusqu'en 1809[ [199].
Je t'ai conté pendant le dernier bon jour que j'ai eu la suite de mon histoire. J'ai toujours voulu n'être rien de ce que je suis; j'ai toujours fait tout ce que j'ai pu pour ne pas le devenir, et il y a huit ou dix imbéciles—mais il n'y en a pas plus—qui me croient de l'ambition! Si j'en ai, c'est celle du bien, c'est la seule dont je suis capable.
Me voilà dépeint comme homme d'État. Si je veux le bien, je le paye cher, car mon cœur n'est pas aux affaires et je trouve qu'il en va de ce que le monde appelle de la gloire comme de la beauté: on a de l'une comme de l'autre, plus au profit d'autrui qu'au sien propre.