Sais-tu, mon amie, ce qui me console du sacrifice de ma vie, et ce qui seul peut m'en consoler? C'est les services que déjà j'ai rendus et que je suis dans le cas de rendre journellement au triomphe des principes. Il n'y a point de hasard, point d'illusions dans ma marche: je vais droit au but et je suis sûr de l'atteindre. Je suis attaché à l'Empereur comme à mon ami; je sais tout ce qu'il vaut.

J'aurai rempli toute ma tâche le jour où le monde ne se trompera plus sur ce que l'Empereur a été. Regardes-y de près, et tu te convaincras que je suis sur la bonne voie. S'il n'était pas l'homme qu'il est, c'est-à-dire celui de la justice, de la bienveillance, le véritable père du peuple, je ne serais pas son ministre. Suis-je bien ambitieux, mon amie, de ces ambitieux à faux clinquant, à grandes phrases, sauf de petits résultats et des honneurs passagers?

J'ai eu deux liaisons dans ma vie, ce que j'appelle liaisons. Je n'ai jamais été infidèle; la femme que j'aime est la seule au monde pour moi. Quand je n'aime pas, je prends la jolie femme qui veut tout excepté de l'amour.

J'arrive à une époque de ma vie avec laquelle j'ai cru terminer tout ce qui tient au cœur. J'ai aimé une femme qui n'était descendue sur terre que pour y passer comme le printemps. Elle m'a aimé de tout l'amour d'une âme céleste. Le monde s'en est à peine douté. Nous seuls étions dans le secret. Ses dernières années étaient marquées par une extrême exaltation religieuse. Malheureuse de toutes les passions d'une âme ardente, placée dans un cadre opposé à ses goûts, à son esprit, ayant d'inconcevables ménagements à garder, elle a succombé: elle est morte de la mort d'une sainte et avec une force d'âme marquée par l'un des traits les plus extraordinaires dans la vie d'une femme. Elle a fait un testament et elle a en même temps adressé une lettre à son mari et à ses parents. Par son testament, elle avait disposé de tout ce qu'elle possédait et il n'est pas un petit objet duquel elle n'ait fait une ligne. Elle m'a légué une petite boîte cachetée: en l'ouvrant j'y ai trouvé les cendres de mes lettres et un anneau qu'elle avait brisé!

Dans sa lettre, elle a rendu compte de sa vie; elle a dit à son mari tous les motifs qui l'avaient empêchée de l'aimer, tous ceux de religion qui l'avaient portée à remplir ses devoirs envers lui. Le reste de la lettre me regarde et n'est compréhensible que pour moi et pour une seule amie qui avait deviné son secret. Mais elle a tout dit.

Ma vie s'est terminée là, je ne désirais ni ne voulais vivre au delà. Mon âme était brisée: je n'avais plus de cœur. Il s'est passé deux ans.

Et le sort m'a fait te rencontrer!

Il ne me reste rien à te dire. Tu me vois tout à fait: tout ce que je suis, tout ce que j'ai éprouvé, tout ce que je vaux, tout ce que je ne vaux pas.

J'ai cru te devoir cette explication. Si j'avais trouvé dans les derniers temps—les derniers et à la fois les premiers—celui de te parler avec quelque suite, je t'aurais conté ce que je t'écris. Je n'ai pas la conscience libre, si je n'ai pas tout dit: j'en ai besoin, je veux que mon amie me connaisse, sauf à lui prêter des armes contre moi. Je crois même t'en prêter de fortes; je ne devrais pas t'aimer! Et puis-je ne pas le faire?

J'entends sonner 2 heures du matin, mon amie; je partirai à 6. Je vais me coucher et je dormirai bien moins que je ne penserai à toi. Je suis sur la quatrième feuille: j'ai cru causer avec toi.