Johannisberg[ [200], ce 2 décembre.

Mon amie, je suis ici depuis cinq heures du soir. Le lieu est beau et même tout ce qu'il y a de beau au monde pendant les mois d'été. Maintenant la nature est morte; tout ce que j'avais quitté beau et frais, est fané. Un épais brouillard a couvert pendant toute la journée le vallon du Rhin. Tout ce que je vois est en rapport parfait avec ce que j'éprouve.

Je ne fais que coucher ici et j'irai demain à Francfort où la diète m'attend, in corpore; je m'arrangerai de manière à n'arriver que tard et je partirai au point du jour, le lendemain. Ma bonne amie, s'il n'y avait plus de bonheur pour moi au monde que celui qui me viendrait de la diète germanique, je me noierais dans ce Rhin, si large et si beau, dont je vois plus de 12 lieues de cours, de ma fenêtre!

Ma bonne D[orothée], que n'es-tu ici? Comme nous ne nous y déplairions pas, comme notre vie s'y passerait doucement et bien! Pourquoi a-t-il fallu que tout juste nous deux fussions dans les affaires?

On me dit que j'ai du vin de l'année excellent. Dans deux ou trois ans, j'en enverrai à ton mari. Il aura oublié qu'il a été fâché et il finira par le boire à ma santé. Je m'aperçois, mon amie, que le lieu m'inspire et que je ne suis séparé que par une voûte d'une cave immense.

J'ai établi ici un gros in-folio pour y faire inscrire les étrangers qui viennent visiter le lieu. Je trouve plus de trois cents noms inscrits depuis mon départ et il n'y a que sept semaines.

Mes bons Allemands, surtout ceux du nord, s'amusent à placer de leur esprit partout. Il y a une litanie de mauvais vers à côté de noms obscurs. Le seul que je trouve avec plaisir dans mon livre est celui d'un de nos meilleurs romanciers, un certain Jean-Paul[ [201], fameux en Allemagne, et que, sans doute, tu n'as jamais entendu nommer, car je crois que tu lis peu l'allemand.

Le brave homme a écrit dans mon livre la strophe suivante:

Die Erinnerung ist das einzige

Paradies aus welchem wir nicht