Vienne, ce 14 décembre 1818.
Je suis rendu à mon pays, à ma famille, à mes habitudes, à tout, excepté à moi-même.
J'ai trouvé ici, mon amie, ton no 1 de Paris. Je t'en remercie; ta lettre est bonne, excellente. On n'en écrit de ce genre que quand l'on pense à l'être auquel elle va, sans s'occuper trop de ce que l'on dit. Ma bonne amie, tu m'aimes de ce sentiment qui est le saint amour, le seul qui vaille. Qu'avons-nous eu de notre frêle et à la fois si forte connaissance? Un seul instant de bonheur véritable a-t-il eu lieu? Qui pourrait te reprocher ce que tu n'as pas fait et me taxer de ne pas t'avoir prouvé que je sais ce que tu peux valoir dans tous les genres de relations? La récompense, mon amie, n'a pas anticipé le sentiment, auquel, seule, elle doit servir de complément. Ne t'y trompe pas, mon amie; c'est parce que je t'aime que j'ai été avec toi ainsi que tu m'as trouvé; si tu n'avais fait que me plaire, l'avenir serait le passé.
Crois que personne ne te rend plus de justice que moi; si je ne consultais que mon amour-propre, je devrais te la rendre, et l'amour-propre est, de toutes les faiblesses humaines, la plus éloignée de moi. J'ai agi, avec toi, d'impulsion, de cette impulsion qui est la conviction elle-même. Tout en moi m'a fait te découvrir, et chaque découverte a dû me porter à te chérir. Tout est simple dans le sentiment que je te porte, comme tout ce qui dure, ce qui seul même résiste au temps, à l'absence et à la contrariété. Mon amie, il est des choses qui ne s'usent qu'avec la vie; regarde le lien qui s'est établi entre nous comme l'une de ces choses. Ne crains rien pour ma part: je crois à tout toi.
Je suis arrivé ici le 11, à 11 heures et demie du soir. L'on ne m'attendait plus. Ma femme est venue à ma rencontre, pleine du bonheur de me revoir, elle m'a mené voir mes enfants qui allaient s'endormir, et j'ai débuté par une bêtise. Ne t'avise pas de croire que je n'en fasse jamais, mais elles ne sont d'ordinaire que petites. J'ai pris l'une de mes filles pour l'autre; j'en ai confondu une de sept ans avec une autre de trois. Mes enfants m'ont cru fou[ [212].
Le lendemain, j'ai donné en plein dans toutes les horreurs de ma vie: Cour, arrivée de l'empereur Alexandre[ [213], cinquante personnes à dîner, trois cents le soir. Mon amie, j'ai été bien seul au milieu de mon salon!
La première figure étrangère que j'ai vue à mon déjeuner a été cette si redoutable personne que tu crains tant. Je me suis levé, je suis allé à sa rencontre et je lui ai appliqué deux gros baisers sur ses joues toutes pleines, toutes fraîches et tout juste comme je ne les aime pas. Il y avait, dans ma Chambre, ma femme, mes enfants, Floret et je ne sais qui. Voilà ma liaison toute prouvée et toute claire. Je ne l'ai revue depuis qu'hier soir dans mon salon[ [214].
Mon Dieu, comme il me tue, ce salon, avec tout son monde, tous les faiseurs de phrases, toutes les courbettes, bien autres que celles desquelles t'a parlé le roi de Hollande[ [215] car j'ai vingt-cinq ans de plus! La première personne qui m'ait fait plaisir à voir, c'est Stewart[ [216]. Il m'a sur-le-champ demandé de tes nouvelles. Je lui ai répondu si officiellement, qu'il ne plaisantera plus, car je l'avais déjà prévenu à Aix qu'il était fort en train de le faire.
Mon amie, je te remercie de la conduite que tu veux observer vis-à-vis de ton mari. Tu sais que je veux que tu sois bonne, douce, excellente pour lui. Je n'ai pas ses droits, et il ne peut avoir ce qui m'appartient. Sa ligne est autre que la mienne: elles ne se croisent pas; pourquoi lui en faire sentir l'existence? Je n'ai jamais brouillé un ménage, je respecte la loi, je veux qu'on l'observe, dût-on ne pas l'aimer, car aimer est placé hors de la volonté de l'homme. Dès que l'on aime, il n'existe d'ailleurs pas deux lignes, car l'on n'a pas deux cœurs.
Je ne donnerais pas ce qui est devenu ma propriété pour tous les trésors du monde; je n'envie plus rien: comment pourrais-je envier ton mari? Je ne dis ici rien de nouveau; tu me l'as entendu te dire, il y a longtemps, dans notre courte connaissance.