Je sais que je ne ressemble qu'à bien peu d'hommes sous ce point de vue; je m'en console, car je crois, dans ce fait, valoir mieux que ceux qui ne pensent pas comme moi. Combien j'aurais de choses à te dire sur ce chapitre! Combien sur vingt autres!

16 décembre.

Ma bonne amie, quelle vie je mène ou plutôt quelle vie j'use! Car la vie n'est pas là, elle n'est pas dans les affaires, dans les tourments, dans ce qui fait le charme des sots, dans le clinquant, les hommages, les phrases et cette apparence de gloire, si peu de chose en elle-même et si chère à acheter. Mon bonheur ne résidera jamais que dans mon cœur, il ne trouvera jamais un autre siège; il doit en partir ou y arriver. Tout ce qui n'est pas de lui, tout ce à quoi il reste étranger n'est rien, moins que rien. Les seuls êtres que j'ai revus avec plaisir, c'est (sic) les miens et l'Empereur. Je sais qu'ils m'aiment, je sais que nul autre être ne me remplacerait près d'eux; tout est conviction et bon sentiment de leur part. Aussi, mon amie, ne fais-je que ce qui me convient en fuyant tout, excepté ce petit nombre d'êtres. Je te jure—et j'espère que tu me croiras toujours en tout et pour tout—que je suis à peu près à détester tout ce qui n'est pas eux et toi.

Ma vie est là, c'est-à-dire loin et près de moi, ce qui fait que je ne la trouve pas.

Mon Dieu, s'il pouvait y avoir une chance de te fixer ici! Ce moyen est le seul qui pourrait remplir tous mes vœux. Je te reverrai, je serai avec toi des jours, peut-être quelques semaines. Elles seront empoisonnées par le regret de te reperdre; je t'aurai quittée et je serai l'homme à plaindre que je suis aujourd'hui.

Si tu étais fixée ici, je n'aurais plus un vœu à former, car tous se concentrent en toi. G. ne restera pas à longue [échéance][ [217]; l'Empereur ne l'aime pas; il le trouve tout en phrases et il a raison. Pourquoi ne viendrais-tu pas? Comment cela ne pourrait-il ne pas s'arranger, si tu le voulais bien et surtout si tu le faisais vouloir![ [218]

La banqueroute n'a pas lieu[ [219]. J'ai fait tout ce que j'ai pu: j'ai usé le vert et le sec. Il ne me reste plus qu'à porter mon ennui en d'autres lieux.

L'Empereur partira décidément le 10 février[ [220]. Je veux m'épargner Venise et je ne le retrouverai qu'à Bologne, ce qui fera que je ne quitterai Vienne que du 23 au 24. Le seul changement qu'éprouve le voyage, c'est le séjour de Florence avant celui de Naples. L'Empereur ira droit dans la première de ces villes; il y restera jusqu'aux 26 et 27 mars. Il passera entre quinze jours et trois semaines à Rome. Le 16 avril, il va à Naples; il y restera également trois semaines. De là, il retournera par Ancône, Modène, Parme à Milan et par le Tyrol à Vienne. J'irai de Milan à Turin, et je prendrai dans la considération la plus sérieuse ce qui dans notre intérêt—le seul qui aujourd'hui soit le mien—vaudra mieux: ou que j'aille à Londres en juillet 1819 ou bien en mai 1820. Le mieux est ici à consulter avant le bien, car je ne puis pas faire deux fois ce voyage. Tu m'écriras, en âme et conscience, ce que tu croiras. Si, en juillet et août, tu es à la campagne, si on te fait courir loin de moi, Londres sera comme si je n'y étais pas, et pire, car l'un des séjours tue l'autre.

Parle-moi de cela un peu en détail; consulte plus ta tête que ton cœur et parle-m'en bientôt. J'ai l'ordre de l'Empereur pour 1819[ [221]. Je n'ai pas celui pour 1820. Ainsi, il faudrait le préparer, et je ne le puis et ne le veux qu'à bonne enseigne. Il me restera à consulter ensuite:

1o La position des choses après une absence que j'aurai déjà faite de Vienne de plus de cinq mois.